Interview : Nathalie Le Gendre

Je devais avoir entre 12 et 14 ans la première fois que je rencontre Nathalie Le Gendre au Salon du livre jeunesse Erdre & Gesvres. C’était peu après la mort de Pierre Bottero, dont la lecture venait de me graver à jamais au fer rouge. Cette rencontre aussi fut marquante à sa manière, pour la première fois je rencontre quelqu’un qui a connu Pierre Bottero. Non seulement je repars avec Brune et Jules, mais aussi avec une promesse ; celle de retrouver un peu de mon auteur préféré dans Imago.

Je découvre peu à peu l’autrice, une littérature plus sombre, violente. Qui rompt avec le roman d’apprentissage classique sans pour autant cesser de faire grandir ses lecteurs. Plus spiritualiste aussi. En 2016 aux Utopiales, Nathalie Le Gendre m’offre Imago, devenu introuvable alors en neuf.

À chaque fois que j’ai plongé dans un roman de Nathalie Le Gendre renaissait la saveur d’être en vie. Dès les premiers jours de marchombre.fr, son interview relevait de l’évidence.

Merci à elle d’avoir répondu à mes questions.


Interview avec Nathalie Le Gendre

1 – Entre Brune et JulesMosa Wosa et Imago, les rites de passage (notamment à l’âge adulte) semblent être une thématique qui traverse profondément votre œuvre, qu’est-ce qui vous a amené à y porter une attention si particulière ? Quelle nuance avec le roman initiatique ou d’apprentissage ?

Un rite de passage est un événement particulier, une situation qui bouleverse totalement et remet en question la vie du protagoniste au contraire de l’apprentissage qui, selon moi, apporte une évolution à la suite d’une longue période. J’y ai toujours été sensible, m’intéressant de très près à certains peuples premiers qui pratiquaient de tels rites. Sans parler de mon propre vécu où certains événements m’ont fait grandir plus (trop) vite.

2 – Quels messages/leçons vous semblent importants à transmettre au travers de ces rites ? Quelles transformations sont-ils censés accomplir chez les personnages ?

Le message est à mon sens clair : peu importe l’événement, du plus doux au plus traumatique, il nous apporte si nous avons la force d’en tirer du positif comme la force de nous relever. C’est l’espoir, le palier au-dessus pour nous aider à grandir plutôt que de nous fragiliser.

3 – Vivre est un texte puissant. Quelle place avez-vous donnée au corps dans votre œuvre ? Pourquoi ?

Dans ce texte, je laisse surtout la place aux émotions à travers le corps, cette enveloppe qui nous permet de vivre, cette enveloppe qui nous est personnelle, qui nous appartient. Je suis toujours outrée des idées liberticides qui parfois entourent notre corps. Mais dans ce texte, il y a aussi le travail du deuil, l’acceptation. C’est une ode à la vie, d’où le titre.

4 – À la jeunesse, vous n’épargnez pas la violence. Je me rappelle que Brune et Jules est un livre très dur. Quel est votre rapport à la violence ? À sa mise en fiction ?

Je n’épargne pas la violence, car elle existe, et si je ne l’épargne pas dans mes romans destinés aux ados/young adults c’est que malheureusement elle fait partie du quotidien de beaucoup. Je l’ai vécue. Violence physique comme psychologique. Il me tenait à cœur d’en parler pour montrer à certaines victimes qu’elles ne sont pas seules. Qu’il faut garder la force de surmonter ces traumatismes, la force de s’en sortir et de puiser dans notre vécu pour mieux construire sa vie d’adulte, trouver la paix en soi pour avancer, savoir appeler au secours comme savoir dénoncer.

5 – Que pensez-vous de la scission des catégories entre jeunesse/adulte ?

Je n’ai jamais bien compris pourquoi il fallait séparer la littérature jeunesse de la littérature vieillesse. Quand je parle de littérature jeunesse, je parle de romans pour adolescents. N’a-t-on pas déjà lu au collège (je ne parle pas des textes classiques !) « Un Sac de billes » de Joseph Joffo ? « Le Journal d’Anne Frank » ? Ou bien « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée » (biographie de Christiane Felscherinow, écrite par les journalistes Kai Hermann et Horst Rieck) ? Ce ne sont pas des romans destinés à la « jeunesse » de prime abord. Certes certaines/certains ados auront besoin d’un accompagnement pour quelques textes selon leur vécu, mais il faut arrêter de considérer les jeunes sans cervelles et incapables de jugement, de réflexion ou d’esprit de divergence.

6 – Sur votre site, vous marquez « Si j’étais un homme : rien ne changerait en moi ». Quelle est votre réflexion sur le genre, le féminisme ? Quelle place lui donnez-vous dans votre œuvre ?

Je suis avant tout un être humain libertaire. Notre corps nous appartient, comme je l’ai dit plus haut. De quel droit on nous interdirait d’en faire ce qu’il nous plaît ? De quel droit interdire aux femmes ceci ou cela ? D’interdire aux Queers, comme les LGBT, d’être ce qu’ils désirent ? D’interdire telle ou telle vie sexuelle ? La vie est déjà difficile, pourquoi empêcher le bonheur des autres, tant que cela ne nuit à personne ? Je ne me définis ni comme femme ni comme homme, mais comme un être humain. Arrêtons de juger autrui, regardons à notre porte et gardons à l’esprit l’amour, l’empathie et la compassion, la solidarité. N’y a-t-il pas déjà assez d’horreur sur cette planète ?

Le débat est vaste, je n’en effleure qu’une infime partie.

7 – Peut-on, doit-on mêler engagement politique et littérature jeunesse ?

Honnêtement, je suis apolitique. Certaines/certains me traiteront d’anarchiste. Si ça peut leur faire plaisir. Je suis juste pour les libertés, le respect, l’altruisme…

8 – Dans Imago, il me semble qu’il y a des liens avec Les Âmes croisées de Pierre Bottero ! Pouvez-vous nous raconter l’histoire du projet en détail ?

Vous touchez un point sensible de mon parcours. Je vais essayer de faire court.

Avec Pierre, nous avions eu l’idée d’un projet commun. Nous écrivions un roman propre dans lequel les héroïnes de chacun se croisaient dans quelques chapitres. L’éditrice de l’époque était partante… mais elle n’avait donné qu’un accord oral. Lorsque Pierre est décédé, elle s’est rétractée odieusement, m’obligeant à effacer tout ce qui se rapportait au roman Les Âmes croisées, me menaçant d’un procès si je ne le faisais pas. Cela m’a fichu un sacré coup, surtout que je restais choquée de l’accident de cet ami si cher.

Alors j’ai poursuivi seule notre projet en réécrivant Imago puis Jeunesse éternelle où l’on en apprend plus sur les personnages mystérieux de Shanel et de Voltàn.

9 – Quelle place pour la liberté dans votre œuvre ?

La liberté a une place importante dans ma vie, ce qui évidemment s’en ressent dans mes romans 😉

Je pense que vous le percevez dans mes réponses à vos questions 😉

10 – Et pour finir…

L’enfer c’est vivre sur Terre, mais malgré cela la vie peut être belle si l’on sait savourer tous ses petits bonheurs les plus simples.

Merci pour vos questions et votre intérêt à mon œuvre.

Nathalie Le Gendre

Retrouvez Nathalie le Gendre sur son site : nathalie-le-gendre.com. Ainsi que son dernier livre, Matricule 49 302, aux éditions Avalon.

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