Interview Pierre Bottero : Calou, l’ivre de lecture (2006)


Réalisée par : Carole Garcia
Date : mars 2006

Décidément, quand il n’y en a plus, il y en a encore… cet entretien avec Pierre Bottero a été réalisé par Carole Garcia en mars 2006 (avant le Pacte !) à Bizanos, pour le site Calou, l’ivre de lecture, blog littéraire de Pascale Arguedas.


L’interview

CAROLE GARCIA : Comment faisiez-vous pour conjuguer votre métier de professeur et celui d’écrivain ?
PIERRE BOTTERO :
N’y arrivant plus, j’ai arrêté et ne me consacre maintenant qu’à l’écriture. Lorsque j’étais en fonction, la seule solution était d’écrire la nuit. J’ai passé quelques années sans dormir beaucoup. Même si, en tant qu’instit, j’avais pas mal de temps libre, cela ne suffisait pas. J’ai la chance que certains de mes livres marchent suffisamment bien pour que je puisse en vivre, donc j’ai arrêté d’enseigner.

CG : Cela vous plaisait pourtant de faire ce métier d’instit ?
PB :
Oui, cela me plaisait beaucoup. Au début, quand j’ai écrit, je n’envisageais pas de changer ou d’arrêter. Je me suis aperçu qu’écrire me plaisait encore plus. Il y a quelque chose que l’on a dans l’écriture qui n’existe pas lorsqu’on est enseignant. Même si j’adore les élèves, même si la matière ou la relation est superbe, nous ne sommes pas libres. Écrire, c’est une liberté complète. Je suis libre à l’intérieur de mes bouquins, et autour d’eux. J’écris comme et quand je veux. Je n’ai pas hésité à arrêter, même si j’adorais mon boulot.

CG : Est-ce que votre vie quotidienne est source d’inspiration ?
PB :
Oui, bien sûr. Mais pas directement. Il est très rare que je vois quelque chose qui puisse me servir réellement dans mes bouquins. Cela dépend du livre. En revanche, la vie quotidienne me donne un matériau brut, l’émotion. C’est quelque chose que je prends tout le temps. Et, lorsque je suis bien chargé en émotion, je la transforme et j’essaie de la faire passer à mes lecteurs. Les rencontres avec les jeunes me servent énormément pour savoir comment ils sont habillés, parlent, me parlent, se parlent, regardent, se regardent… Tous ces détails sont très importants. On ne peut pas écrire n’importe quoi.

CG : Quelles sont vos conditions pour bien écrire ?
PB : Une question difficile. La plupart du temps j’écris chez moi dans mon bureau qui se trouve près du salon et de la cuisine. Cela me permet d’écrire sans être trop éloigné de ma famille. Je travaille avec la porte ouverte. Mais je peux écrire n’importe où. J’ai toujours mon ordinateur avec moi. Si j’ai cinq, dix minutes, je peux travailler. Écrire, ce n’est pas uniquement taper sur l’ordinateur. L’écriture, cela se crée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À la limite, on écrit beaucoup plus quand on n’écrit pas que lorsqu’on écrit. Je n’ai aucune contrainte matérielle et j’en suis très content.

CG : Travaillez-vous beaucoup vos brouillons ?
PB : Oui. Aujourd’hui, les auteurs qui écrivent à la main, sont devenus assez rares. La notion de brouillon n’existe plus trop. J’écris un premier chapitre, je le relis, le travaille et passe au deuxième. Quand j’ai le livre en entier, je le relis, le retravaille, une fois, deux fois, trois fois. Et ce n’est qu’une première version !

CG : Lorsque vous étiez encore instit, étudiiez-vous vos livres avec vos élèves ? Ceux-ci vous inspiraient-ils ?
PB :
Non, surtout pas. Ils m’inspiraient un peu mais pas directement. En fait, dans mes bouquins, je ne mets rien de vrai, même si mes livres sont réalistes. Il n’y a que dans Amies à vie, que j’ai mis des choses réelles. Et je le regrette encore. Pour la petite histoire, quand je l’ai écrit, je ne savais pas du tout que cela deviendrait un livre. J’écrivais une histoire pour faire plaisir à ma fille et aussi à ma femme. Le personnage principal, c’est ma fille, elle s’appelle Brune. La maison, c’est la mienne et le collège, celui de Brune. Dans ce livre, il y a un personnage qu’on voit très peu, un vieux bonhomme un peu bizarre, qui passe son temps à fouiller dans les poubelles. C’est mon voisin. N’envisageant pas de le proposer à un éditeur, je me suis amusé, me moquant même pour la première fois d’un prof. Lorsque l’on m’a annoncé qu’on allait éditer cette histoire, j’ai eu peur. Depuis ce moment, je n’introduis plus de choses vraies dans mes livres.

CG : Comment faites-vous pour gérer votre temps d’écriture ?
PB : Dès que j’ai du temps libre, j’écris. Cette année, ayant arrêté mon métier, je ne fais que cela. Croyant que j’allais avoir plus de temps libre, finalement, je continue à travailler, tard le soir, je n’arrête pas. Je me régale tellement qu’en fin de compte, le mot travail ne veut plus rien dire. Autant avec mon boulot d’instituteur, je pouvais dire que c’était un métier, autant pour le boulot d’auteur, je ne peux pas dire que c’en est un. C’est très curieux comme impression car la notion de congé-travail a complètement disparu.

CG : Envisagez-vous de vous spécialiser dans le fantastique, ou continuerez-vous à écrire sur des thèmes divers ?
PB : Non, je ne veux pas du tout me spécialiser. J’ai besoin d’écrire des bouquins réalistes et fantastiques, d’alterner ainsi. Avant Tour B2 mon amour, j’avais écrit quatre tomes d’Ewilan. Cela m’aide beaucoup d’écrire du réaliste, cela me permet de fouiller dans les personnages, leurs relations. Dans Ewilan, je voulais imaginer des personnages qui aient des relations.

CG : Est-ce que vous envisagez d’écrire un jour pour les adultes ?
PB : Non. Ce qui est plus drôle, c’est que ce sont les adultes qui envisagent de me lire. Je suis très content de mon public, cela me plaît. J’aime beaucoup l’écriture que l’on utilise lorsqu’on écrit pour les jeunes. Pour moi, écrire pour les adultes, ce ne serait pas gagner en respectabilité. Ce ne serait pas une progression. Je le ferai peut-être un jour, comme cela, par plaisir, et non pour me dire, ça y est, j’ai réussi !

CG : Vous avez débuté en 2001 avec Amies à vie : 13 livres environ en 5 ans démontrent une grande activité d’écriture. Pourquoi ne pas avoir commencé plus tôt ?
PB :
Je n’y avais jamais pensé. J’étais très bien dans le boulot d’instit. Si j’avais dû changer de métier, je n’aurais pas du tout choisi auteur. J’aurais aimé un métier physique, comme aventurier. Le premier livre n’était pas du tout un livre, mais un jeu à la maison. Lorsqu’il était fini, un soir avec ma femme, nous étions comme deux minots. Nous avons fait les enveloppes pour les éditeurs, sans ambition, sans y croire. J’avais oublié l’envoi du texte lorsque l’éditrice m’a téléphoné. Je suis tombé des nues ! Elle m’a parlé pendant dix minutes, je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. J’avais pris un coup de massue sur la tête. C’est seulement après que j’ai poussé un hurlement et suis devenu auteur !

CG : L’histoire de Tour B2 mon amour, s’est-elle réellement passée ?
PB : Non, ce n’est pas une histoire vraie. Comme instit, j’ai travaillé cinq, six ans, dans un quartier difficile, ce qui m’a aidé pour décrire ce quartier, cette cité. J’ai toujours remarqué, quand on parle des cités, qu’on met toujours en avant la violence, la drogue, la haine, le racisme, etc. Cela existe bien sûr, mais il n’y a pas que cela, il y a aussi des histoires d’amitiés et d’amour. J’ai compris une chose : l’amour est universel, dans le temps et dans l’espace. Je me suis demandé pourquoi on ne vivrait pas dans une cité une superbe histoire d’amour. On la vit de la même manière. Là, je me suis fait vraiment plaisir.

CG  : Est-ce que Tristan (Tour B2 mon amour) fait référence à l’histoire de Tristan et Iseult ?
PB : Oui. Tristan et Iseult est une histoire d’amour qui m’avait touché. Je me suis plu aussi à prendre le prénom de Clélia, l’un des personnages dans la Chartreuse de Parme de Stendhal. Quand je l’ai lu la première fois j’étais très jeune, cela ne m’avait pas plu du tout. Quelques années plus tard, je suis retombé dessus, en le relisant, j’ai trouvé cela génial. J’ai donc pris Clélia, personnage d’une grande histoire d’amour. Ce mélange m’a amusé.

CG : D’où vous est venue l’inspiration pour Amies à vie ?
PB : Dans ce livre, j’ai mis beaucoup de choses personnelles. À cette époque, ma fille, Brune, devait être en cinquième. Toute petite, elle avait une amie, Anna. Bien souvent, elle passait son temps à se disputer avec sa copine. J’avais alors envie de mettre le personnage de ma fille face une responsabilité. L’amitié c’est bien d’en parler. Dans la vie, c’est souvent un peu plus difficile et plus gratifiant, si bien que je l’ai mise face à une situation assez grave. J’aime mettre dans les livres des situations qui soulèvent des questions.

CG : Vous parlez souvent de maladies graves ; l’anorexie, la leucémie, de traumatismes après accident. Tous ces problèmes vous tiennent à cœur ?
PB :
Non. Il y a deux choses. Si j’écris par exemple un livre sur un collégien intelligent, sympathique, qui a de bonnes notes et beaucoup d’amis, sans oublier ses frères et sœurs qu’il affectionne, mon livre va être vite ennuyeux. Il ne va pas se passer grand-chose. Voyageant souvent, je rencontre beaucoup de classes. Tous ces contacts dégagent des impressions. La force des ados, et celle que l’on tire de tous les gens qui sont autour d’eux, parents, amis… J’ai juste envie de dire que si, par hasard, il y en a un ou une d’entre eux, qui a le sac à dos plein de problèmes, tôt ou tard, il le prendra et le posera, c’est obligé. Il y a toujours un moment où cela ira mieux ! C’est cela qui me plaît, d’écrire sur des situations qui s’améliorent. J’ai plus l’impression de travailler sur l’espoir que sur la maladie.

CG : Pourquoi avoir choisi l’anorexie dans Zouk ?
PB :
Pour deux raisons : la première est que j’ai deux filles qui font de la danse. Dans ce milieu, l’anorexie est quelque chose qui plane, qui n’est jamais bien loin et fait peur. La deuxième raison, c’est la pression énorme que l’on met sur les jeunes, les filles en particulier. Un truc injuste et fou. On leur fait croire que pour être belle il faut être mince, et on fait entrer, tout le temps, ce message dans leur tête. Parfois, c’est l’image de trop, qui ne passe plus et cela devient très grave. Je crois que tout le monde a une responsabilité par rapport à cela. Il faut faire très attention.

CG : Êtes-vous un passionné du Seigneur des Anneaux, car nous retrouvons des allusions dans Tour B2 mon amour et Le Garçon qui voulait courir vite ?
PB : Oui, tout à fait. Quand j’ai lu Le Seigneur des Anneaux, j’ai reçu comme un coup de massue sur la tête. Ce livre m’a transformé. Il m’a vraiment marqué. J’avais l’impression d’appartenir à un petit monde, celui qui connaissait Le Seigneur des Anneaux. C’était connu mais pas tant que cela. Tolkien a ouvert une voie.

CG : Avez-vous une préférence de style ? Vous aimez aller droit à l’essentiel sans passer par des développements inutiles. Vous introduisez de la poésie dans vos écrits, comme dans Ewilan et Tour B2 mon amour. Ou bien parfois les mots se succèdent-ils comme des vers ?
PB :
Au fil des livres, je me sens beaucoup plus libre. Parce que j’ai sûrement acquis une certaine technique d’écriture. Quand je relis mes premiers livres, je me dis tiens, peut-être que je ne les récrirais pas comme cela. J’ai aussi la chance que mes bouquins marchent très bien. J’ai acquis plus d’assurance.

CG : Quelles sont vos références littéraires ? Quel est le dernier livre que vous avez lu ?
PB : Et les vôtres (rires) ? J’en ai beaucoup. Le Seigneur des Anneaux, livre essentiel pour moi. Dan Simmons, Hypérion, c’est gigantesque, et merveilleux. De manière générale, j’aime les livres écrits par les femmes pour la sensibilité qui s’en dégage. Des auteurs connus comme Anna Gavalda, n’hésitez pas à la lire, c’est vraiment beau. J’aime beaucoup aussi le style qu’on retrouve dans de nombreux livres sud-américains comme ceux de Luis Sepúlveda, Gabriel Garcia-Marquez. Et pour la littérature jeunesse, c’est plutôt vers Christian Grenier, Mickaël Ollivier, Marie-Aude Murail. L’un des derniers livres que j’ai lus : un livre japonais… mais je n’ai pas apprécié.

CG : Est-ce difficile d’être un personnage public ? Passer ainsi de l’anonymat à la célébrité ?
PB : Je crois qu’un auteur, en tant que personne, ne passe pas vraiment à la célébrité, ce sont ses bouquins. Prenons Harry Potter. Tout le monde connaît. Mais J.K. Rowling peut très bien passer à Pau ou à Bizanos, personne ne la reconnaîtra. Le fait que mes livres soient connus me déstabilise. Regardez, voici la version portugaise d’Ewilan, cela me fait drôle de le voir ainsi. J’ai l’impression qu’on parle de quelqu’un d’autre. Je n’ai pas l’impression que c’est moi. Je ne me sens pas concerné.

CG : Vous a-t-on proposé de tourner un film à partir d’Ewilan ?
PB : Non. Je crois que si un jour on réalise un film, il y a de grandes chances qu’il soit anglo-saxon. Actuellement Ewilan est traduit dans de nombreuses langues mais pas en anglais. Tant qu’il n’y a pas de traduction anglaise, il n’y a aucune chance que cela devienne un film. Et si un jour, on le traduit en anglais, il n’est pas certain qu’on en fasse un film.

CG : Est-ce que cela vous plairait ?
PB : Hum ! D’un côté très fier, belle aventure. Mais d’un autre côté, très inquiet. Rien que sur la couverture, je me suis accroché avec l’illustrateur parce que les personnages ne me plaisent pas du tout. J’ai passé tellement de temps avec eux, ils ne sont pas comme cela dans ma tête ! Chacun de nous s’imagine des personnages différents. Et pour un film, cela devient pesant, lourd. J’aurais peur d’être déçu.

CG : Quelle est la suite des réjouissances ?
PB : Je suis en train d’écrire une nouvelle série qui n’a rien avoir avec Ewilan [NdE : Il parle de L’Autre, sans aucun rapport…]. C’est du fantastique, une trilogie, mais complètement différente. Le premier tome sortira en juin.

CG : Merci Pierre.
PB :
Ça veut dire qu’on va se quitter (sourire) ? Merci à vous, Carole, j’ai passé un très bon moment.

Sources :

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