Interview Pierre Bottero : Lecture Jeune (2009)


Lecture Jeune 131Réalisée par : Hélène SAGNET, Anne CLERC
Date : Septembre 2009

« En 2009, Pierre Bottero a reçu l’équipe de Lecture Jeunesse chez lui, dans la petite ville de Pélissanne. Nous avons d’abord évoqué son parcours d’écrivain, ses références et sa position par rapport à un lectorat toujours plus nombreux et passionné par son univers. Une journée riche qui nous a permis de mieux cerner cet auteur qui se distingue par sa simplicité et sa franchise. »


Rencontre avec… Pierre Bottero

LECTURE JEUNE : Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
PIERRE BOTTERO : J’ai toujours eu la plume facile mais je n’avais jamais eu l’ambition de devenir auteur. Pour l’anecdote, ma fille aînée participait à un concours proposé par Je Bouquine et je l’ai aidée. Me laissant prendre au jeu, j’ai poursuivi le récit. À l’époque, je n’envisageais pas de le publier, c’était une petite histoire restreinte à notre cercle familial. Le texte a plu à ma femme et nous nous sommes alors mis en quête d’éditeurs jeunesse auxquels nous avons envoyé le manuscrit. Flammarion m’a finalement contacté pour me proposer de l’éditer. Et Amies à vie était né.

LJ : Avant la parution de ce premier roman, aviez-vous déjà tenté d’écrire ? Quelles sont les prémices de votre parcours d’écrivain ?
PB : Il y a eu de nombreux balbutiements, outre les histoires que je racontais à ma fille quand elle était plus jeune. Étudiant, j’ai découvert les jeux de rôles, dont Donjons et Dragons, et cela a contribué à ma « formation » d’écrivain. En effet, en tant que maître de jeu, je dirigeais les joueurs, prenant plaisir à les mettre en scène. Tout reposait sur mon imagination. Je pense qu’on peut relier cette expérience avec l’écriture d’Ewilan ; ce qui m’intéressait était alors de transformer en matière littéraire mon imagination pour qu’elle devienne un monde. J’ai ensuite introduit mes personnages et j’ai fait entrer mon lecteur dans mon univers.

LJ : De quoi était nourri votre imaginaire ?
PB : Enfant, je lisais beaucoup d’auteurs nord-américains comme Jack London, Fenimore Cooper, James Oliver Curwood, etc. Je reproduisais mes lectures dans mes jeux. Puis, à 12 ans, j’ai découvert Le Seigneur des Anneaux et ça a été une révolution. Je n’ai plus ressenti le besoin de passer par le jeu pour être dans le livre. Le roman se suffisait à lui-même. À partir de ce moment, je me suis passionné pour la littérature fantastique, que je dévorais alors que j’avais beaucoup de réticences vis-à-vis des romans proposés à l’école. J’associais ces derniers à l’idée d’une lecture obligatoire, douloureuse. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai pris plaisir à les lire. Je continue de penser que c’est une hérésie de faire lire des classiques à des jeunes qui ne peuvent pas les appréhender.

LJ : Le fait d’être devenu auteur a-t-il modifié votre approche du métier d’instituteur ?
PB : Oui, dans l’enseignement de la lecture. J’ai notamment abandonné l’idée selon laquelle tout le monde devait lire le même livre. J’avais une multitude de bouquins et je proposais tel titre à tel élève, parce que, selon moi, il lui convenait, sans faire ensuite de contrôle. J’ai dissocié le plaisir de la lecture qui, on l’oublie trop souvent, s’enseigne lui aussi, de l’évaluation des compétences et des capacités.

LJ : Mais l’idée d’une culture commune ne vous semble-t-elle pas importante ?
PB : Non, ça ne m’intéresse pas. La culture commune se fait d’elle-même, par les échanges humains. Mais vouloir une culture unique génère de l’appauvrissement. Une culture « à objectifs » me semble dangereuse.

LJ : Dans l’écriture, comment êtes-vous passé de romans réalistes à la fantasy ?
PB : Au tout début, j’ai connu le « déclic de l’écriture » : il me suffisait d’écrire, de laisser s’exprimer ce que je portais en moi. L’accès à la fantasy a été tout aussi naturel. J’avais publié deux livres, j’étais auteur et j’adorais le fantastique, donc je me suis lancé dans l’écriture d’Ewilan. Je pense que la clef, c’est l’humain, que ce soit dans un cadre réaliste ou fantastique. Les personnages véhiculent les émotions, vient ensuite l’habillage, qu’il s’agisse d’un univers de banlieue ou un monde imaginaire.

Chaque personnage est un monde en lui-même.

LJ : Pourquoi avoir choisi l’édition jeunesse ?
PB : J’ai toujours lu beaucoup de littérature jeunesse avec mes filles, et ma femme en est également férue. Il y a des auteurs en littérature jeunesse qui me semblent excellents. J’apprécie beaucoup Christian Grenier, Marie-Aude Murail, entre autres. Un des meilleurs ouvrages que j’aie lu s’intitule Gaspard in Love. Un miracle de finesse, de justesse et d’humour. Mais, par ailleurs, il m’est difficile de juger les livres des auteurs que je connais, qui sont devenus des amis, notamment en littérature fantastique jeunesse. J’ai envie d’aimer leurs romans sinon je suis malheureux. J’aime beaucoup Fabrice Colin, Nathalie Legendre, Carina Rozenfeld, Erik L’Homme, bien sûr.

LJ : Comment est née votre première trilogie ?
PB : Le déclic qui ouvre la porte à un roman dans ma tête est très souvent une « graine d’histoire ». Ici, il s’agissait de projeter une adolescente, Ewilan, dans un autre monde. Quand j’ai écrit La Quête d’Ewilan, je l’ai presque fait de manière intuitive. J’explorais la création d’un univers de fantasy. Pour créer un monde, il faut le construire le plus vaste possible dès le départ, et surtout ne pas essayer de le saisir immédiatement dans sa globalité. Écrire de la fantasy, c’est avancer avec son personnage, lui faire emprunter un chemin et découvrir qu’il peut aller toujours au-delà.

LJ : Aviez-vous conscience d’écrire un ouvrage de fantasy et d’en suivre les codes ou était-ce secondaire ?
PB : Lorsque j’écrivais, je ne me posais pas cette question. J’ai simplement fait cadeau d’une partie de mon imagination. C’est le travail des spécialistes de classifier, décrypter et inventer des codes, pas le mien. Mais il est certain que j’ai intégré inconsciemment des univers et des références que j’ai lues ici et là. Néanmoins, la force de l’imaginaire est telle qu’elle peut sortir des carcans du genre de la fantasy.

LJ : Les personnages sont particulièrement prégnants et les lecteurs s’y identifient facilement…
PB : Les personnages sont à l’image de l’univers. Chaque personnage est un monde en lui-même. Mon objectif est de les faire exister au-delà de ce qu’ils disent, de ce qu’ils font. Mon personnage a autant de possibilités qu’il y a de chemins qui se présentent à lui. Par conséquent, une multitude d’émotions ou d’actions s’offrent à lui.

LJ : Pourriez-vous revenir sur l’importance du travail avec votre éditrice Caroline Westberg, aux éditions Rageot ?
PB : J’ai de la chance de l’avoir pour éditrice car j’ai beaucoup progressé grâce à elle. On travaille d’abord sur la cohérence de l’histoire, puis sur la description des personnages, sur le style, etc. Elle est capable de relever les incohérences et les maladresses, comme l’emploi abusif des adverbes. Surtout, elle m’a aidé à distinguer mes tics d’écriture, à définir mon style. Initialement, il y avait un gros travail sur le manuscrit, qui s’est réduit sur mes derniers textes. Aujourd’hui, il m’est plus facile d’assumer mon style, mes « botterismes », comme les appelle Caroline Westberg. Au cours des rencontres, je note que mes lecteurs adhèrent à l’écriture avant d’être emportés par l’histoire.
NDA : Botterismes : Il s’agit notamment des phrases nominales et des retours à la ligne fréquemment employés par Pierre Bottero.

LJ : Chez Rageot, Xavier Decousus vous présente comme un « éducateur », les adolescents rencontrés comme un « maître », qu’en pensez-vous ?
PB : Je ne suis pas un éducateur, je me contente de partager. J’aime l’idée de la relation maître-élève, bien qu’elle soit souvent dévoyée, car elle se confond dans les esprits avec un rapport maître-esclave. J’aime l’idée du maître au service de l’élève, qui prend l’élève et le met au-dessus de lui, et qui transmet un savoir, une compétence. J’essayais de suivre au plus près ce principe lorsque j’étais instituteur, ce qui n’est pas toujours facile. À titre d’exemple, il y a eu un sondage auprès d’un échantillon d’enseignants, à l’issue duquel les trois qualificatifs idéaux pour désigner un élève idéal étaient « silencieux, sage, obéissant » mais certainement pas « curieux, pertinent, inventif ». L’imaginaire permet d’offrir une bouffée d’oxygène et de partager des valeurs : la différence, la tolérance, la liberté. Le lecteur peut se contenter de l’histoire, du récit d’aventure, ou au contraire aller un peu plus loin.

Je ne suis pas un éducateur, je me contente de partager.

LJ : Certains de vos lecteurs se sont appropriés la philosophie des marchombres…
PB : Il y a dans Le Pacte des Marchombres des principes auxquels je crois et qui sont sains, mais je ne suis pas un marchombre, je suis un auteur. D’un point de vue fictionnel, ce qui constitue la guilde des marchombres est cohérent, mais je ne me risquerais pas à dire que c’est une philosophie. L’adolescence est un âge durant lequel on dresse des murs protecteurs qui nous séparent du monde adulte. Le roman de fantasy permet de contourner ces murs, car je m’adresse aux lecteurs avec simplicité, respect et la plus grande honnêteté. Des esprits chagrins pourraient dire que la « philosophie » marchombre est de la philosophie de « bas étage », mais je crois en ces valeurs et je les leur offre en toute sincérité. Avec le livre comme vecteur, ils les entendent. Par conséquent, ils peuvent avoir l’impression de recevoir un message, car il y a un contact direct entre ce que je ressens et ce qu’ils prennent. Écrire c’est se mettre à nu et je ne me censure pas.

LJ : Quel regard portez-vous sur l’engouement des lecteurs à l’égard de votre œuvre ?
PB : Je fais très attention. J’interviens sur le site de Rageot lorsque certains vont au-delà du raisonnable et se présentent comme des « fans ». Je leur explique que ce qui compte, c’est le livre ; l’auteur est secondaire. J’ai conscience qu’il faut que je sois prudent. Quand un adolescent dit : « Vous êtes mon maître », je réponds fermement : « Non. Ce rapport existe dans le livre, certes, mais nous ne nous connaissons pas suffisamment pour qu’une telle relation s’instaure entre nous. »

LJ : Êtes-vous surpris par ces réactions ?
PB : Oui, car il y a des côtés extrêmes. Dans le même temps, c’est gratifiant quand cela reste sain. J’y trouve une formidable énergie qui me pousse à continuer à écrire. Je me dois toutefois, et je dois à mes lecteurs, de faire attention et de ne pas jouer à la star ou au gourou, car je suis face à un public qui, plus encore qu’un autre, a besoin d’être respecté. Les adolescents ont désespérément besoin de modèles et c’est peut-être ce qu’ils confondent avec l’idée de « maître ». Pour eux, Ellana est un modèle, mais dans un autre monde. J’en suis fier. S’ils transfèrent ce modèle sur ma personne, je leur conseille d’être prudents, car ce n’est ni ce que j’attends, ni ce qu’ils cherchent réellement.

LJ : Pensez-vous qu’il y a une dimension politique dans vos ouvrages, sur la notion du rapport à l’autre et du vivre ensemble ?
PB : La fantasy a une double relation avec notre réel : elle démontre que chaque individu existe en tant que tel, contrairement à notre réalité qui met souvent en avant la masse et la norme. D’où l’impact de ce genre sur des adolescents en train de se construire. Deuxièmement, à de rares exceptions près, il s’agit d’un imaginaire où la démocratie, la liberté, la tolérance sont des valeurs essentielles.

LJ : Peut-on lire dans vos ouvrages une critique de notre société ?
PB : Non, pas directement, ce n’est pas mon objectif. Mais si je mets en valeur un personnage libre comme Ellana, cela peut conduire le lecteur à réfléchir sur son propre comportement au quotidien.

LJ : Vous semblez également influencé par la culture orientale, la philosophie zen, qu’en est-il ?
PB : Non, pas spécialement. Il est vrai que j’ai fait beaucoup d’aïkido et d’escalade, les deux présentant de nombreux points communs, tant physiquement que sur une certaine vision du monde. Mais ce sont des références parmi d’autres. Et pour revenir à ce que j’ai dit précédemment, je partage juste ce que je crois, mais je ne transmets nullement une philosophie, qu’elle soit ou non zen.

LJ : Quels sont vos projets à venir ?
PB : J’ai un one-shot qui sortira en février 2010 et qui s’intitulera Les Âmes croisées. Il s’agit de faire coïncider tous les univers que j’ai créés précédemment. Le lecteur pourra lire ce livre indépendamment des autres trilogies, mais il s’inscrira dans ma fantasy. Ce ne sera pas le monde de Gwendalavir mais celui de L’Autre… Et le personnage central n’aura pas d’autre solution, du fait de l’histoire, que de rencontrer les personnages des autres séries… J’ai également un  roman graphique, toujours lié à mon « livre-monde », avec Gilles Francescano, qui devrait paraître au printemps 2010.


Sources :

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