Interview – Denis Bajram

Interview réalisée par : Sayanel
Date : Le 31 octobre 2022

Après les tristes péripéties de 2020 et l’annulation des Utopiales où les interviews de Mathieu Bablet et Denis Bajram étaient initialement prévues, c’est cette année que je prends ma revanche : le festival et les auteurs toujours au rendez-vous, voici pour notre plus grand plaisir le résultat de l’échange qui a eu lieu.

Retrouvez ici l’audio (quasi) brut de l’interview :


Interview de Denis Bajram

Bonjour Denis Bajram, tu es notamment connu pour Universal War, qui t’a fait connaître, mais peux-tu nous présenter un peu tes autres projets ?

J’ai commencé chez Delcourt avec Cryozone, qui est l’histoire d’un vaisseau spatial avec des gens où la cryogénie a déconné ; ils se sont réveillés en zombies. C’était une histoire de zombies dans l’espace ! C’était Thierry Cailleteau, le scénariste vedette de Delcourt, qui m’avait proposé ça. Après j’ai quitté Delcourt pour Soleil, j’ai fait Universal War. Puis j’ai picoré un peu sur des projets un peu spéciaux que j’ai faits avec mon épouse, Valérie Mangin, Trois Christ, Abîmes, projets à concepts, projets formalistes même par certains côtés. Et puis récemment, on m’a repéré pour le Goldorak qui est sorti l’année dernière, réalisé avec quatre camarades.

Est-ce que tu peux nous en dire plus sur la genèse de Universal War ?

On va pas le cacher, je l’ai déjà dit, j’ai claqué la porte de chez Delcourt (je n’étais pas content du sort qu’ils me faisaient), et, depuis an, Mourad Boudjellal, l’épique patron de Soleil me draguait ouvertement, et m’avait dit “tu viens, tu fais ce que tu veux, carte blanche, l’argent pleuvra sur toi”. Et donc je suis parti chez Soleil. Du jour au lendemain, je devais écrire une histoire, rien n’était prévu. Je me suis retrouvé avec le droit de faire ce que je voulais, mais pas vraiment d’idées. Drôle de situation.
Pendant quelques semaines furieuses passées chez moi, j’ai réfléchi à quelle était l’histoire idéale de SF que je voulais faire. Ça se sent dans UW, au sens où, la petite tendance à aborder plein de sujets de SF en parallèle, c’est vraiment le fait que ce gamin qui avait lu de la SF depuis l’âge de huit ans jusqu’à l’époque du scénario a eu envie de tout mettre dans son histoire. C’est pour ça qu’en 1997, j’ai écrit le canevas de 18 tomes. Devant la quantité de matière que j’avais commencée à écrire, j’ai très vite coupé ça en trois parties, d’où le titre UW1. Coupées, presque par thèmes de SF. C’est à dire que j’ai décidé de ne pas traiter certains thèmes qui me passionnaient dans les premiers albums, et c’est la même chose pour la seconde saga.

Justement, UW, c’est une série de très longue haleine, tu l’as dit, au scénario bouclé depuis 1997. Mais du coup, comment tu gères cette timeline-là ? Est-ce que tu fais quand même évoluer la série en fonction de l’actualité ? Est-ce qu’il y a des choses qui changent au scénario ?

J’avais fini par trouver la métaphore qui est relativement claire : en fait j’ai écrit tout le squelette, et il reste toute la chair à mettre. La couleur, les écailles, les plumes, les griffes… j’ai encore énormément de boulot… Je n’ai jamais modifié le squelette je pense, l’architecture de l’histoire est toujours la même, mais j’ai déplacé des côtes. Au début, j’ai un peu découpé par tomes, des séquences ont bougé, et puis l’habillage de la chair a changé profondément, sans modifier le squelette.
Typiquement, UW2, je l’avais écrit avec un personnage masculin, Théo. Il est devenu Théa pendant que je travaillais le T1. Vous verrez, inévitablement, ça a changé quelque chose dans l’histoire, mais je ne vais pas spoiler. L’histoire aurait été différente avec un homme, et pas qu’un peu.

C’est une écriture qui pourrait être rigide sur sa structure, mais après moi j’ai encore beaucoup à faire et beaucoup de plaisir à le faire. Ça me laisse pas mal de libertés l’air de rien. Sur le ton, évidemment, sur la meilleure manière de raconter les scènes, et surtout sur la manière dont vivent les personnages dans ce cadre, dans ce destin qui est quand même décidé pour eux.

Je trouve que UW1 est très clair dans sa solution aux paradoxes temporels, le fait que l’histoire contienne tous les choix des personnages. Je me suis demandé ; comment cette vision peut-elle laisser une place au libre-arbitre, ou à une définition plus large de la liberté ?

Clairement, si l’histoire est univoque, et contient tous les voyages dans le temps, ça veut qu’a priori, le futur existe. Mais, “le futur existe”, cela ne veut pas dire qu’on connaît le chemin pour y aller. C’est à dire que, finalement, le futur existe tel qu’on le crée. C’est la petite phrase que j’aime bien lancer dans les tables rondes des Utopiales, c’est « Est-ce que prévoir l’avenir, c’est le spoiler ultime ? ». Si on est au courant, en effet, on est prédestiné, mais si on ne sait pas, la liberté est toujours là : et le futur est bien conséquence de la liberté qu’on va exercer. Tout existe déjà, mais tout est également conséquences de nos actes. Je ne crois pas que ça soit de la prédestination, ou une entrave à la liberté.

C’est un sujet qu’on avait abordé dans l’album Abîmes avec Valérie. En fait, l’idée du livre, c’est qu’elle découvrait 20 ans avant sa sortie, elle découvrait cet album en librairie ; elle n’était pas encore auteur, pas encore scénariste, un album portait son nom, ça l’amusait, elle le prenait. Et cet album, c’est l’album que les lecteurs ont en main. Donc son avenir était intégralement écrit et quand elle le lit, elle découvre son avenir. Quelles conséquences ça a de pouvoir lire son avenir ? Il s’avère que même en connaissant son avenir, il y a encore moyen d’être surpris.

Pourquoi avoir choisi de faire une réécriture biblique ?

Il y a plusieurs choses.
La première, c’est que quand je commence à écrire, je n’ai pas encore totalement purgé ma fascination pour Dune. Les têtes de chapitres de Dune, avec des écrits divers et variés c’est quelque chose qui m’a fasciné, j’ai vraiment envie de jouer ce jeu-là dans une BD. C’est quelque chose de formel.
La deuxième, qui est plus ou moins dans la lignée de Dune, c’est que maintenant que UW2 est sorti, on sait ce que c’est que la bible de Canaan. Cela m’amusait d’avoir, dès le cycle 1, une vision assez étrange, d’une situation que je présenterais dans le cycle 2, ça a un sens dans l’histoire.
La troisième raison, c’est que quand j’étais gamin, j’étais très croyant. J’ai fait beaucoup de théologie, et symboliquement, c’est des choses, même si je suis complètement athée, qui chez moi restent assez fascinantes. J’avais envie de partager cette fascination étrange, qui n’est plus aujourd’hui de l’ordre du religieux, mais qui est de l’ordre du jeu mystique on va dire. Je trouvais que ça allait apporter une sorte de couche pas courante dans la SF. Il n’y a pas beaucoup d’auteurs de SF qui ont fait de la théologie je pense.

Qu’est-ce que ça fait de dessiner la destruction de la terre ?

Ça ne me faisait pas grand chose quand je l’ai prévu.
Cela m’a fait quelque chose d’assez terrifiant quand je l’ai réalisé, parce que j’étais sur ces pages-là lors du 11 septembre. Pages qui commencent à New York, avec des tours, les toursJe me suis même retrouvé à devoir faire le choix, puisque j’avais encore le temps, d’effacer les tours dans tout l’album. Parce qu’il y avait un côté “on ne peut plus montrer ça”, c’était trop douloureux.
Ce que ça a provoqué, c’est que j’ai arrêté de dessiner 4 ans après, environ. J’ai eu l’étrange impression de faire partie des nombreuses personnes – j’étais pas le seul – qui étaient en train de construire les scénarios des prochaines conneries des énervés. L’air de rien, Ben L. a organisé un attentat de type hollywoodien, assez inspiré de ce qu’on voyait déjà dans les films. L’attentat du 11 septembre, il est dans un des Die Hard, le 3, où il y a une volonté de faire tomber les tours.
Moi je le faisais pour dire “Attention, nous pouvons tout perdre, attention à la technologie, à la planète, nous n’en avons qu’une, etc…”, des raisons très dignes, mais d’un seul coup j’ai eu l’impression d’être un sale gosse qui jouait avec une boîte d’allumettes près d’une botte de foin. Ça m’a vraiment coupé les mains. J’ai failli arrêter la BD en fait.

Je n’ai repris la BD que par le travail. C’est à l’époque où j’ai basculé dans le numérique, en dépannant des copains au niveau des couleurs. C’était un exercice artisanal de réussir à dessiner sur ordinateur. Par l’artisanat, par la main, pas par la tête, par le goût du dessin du gamin que j’étais avec ses crayons, que finalement la confiance est revenue. Et puis un moment je me suis dit “on ne peut pas faire des œuvres intéressantes sans qu’elles puissent être détournées par des gens”. C’est comme ça. Si je fais un travail totalement lisse et neutre, là il n’y a pas de risque, mais ça n’a pas d’intérêt. À un moment, j’ai accepté le risque, en espérant que durant ma vie, je ne verrais pas un débile inventer le fil à couper le beurre de la Terre, par exemple.

Couverture de l’édition Deluxe

Est-ce que tu penses que la balance entre les risques que peuvent générer une œuvre de prospective en SF et les impacts politiques positifs qu’elle peut avoir est viable ? En terme de militantisme par exemple. La BD ne prêche-t-elle pas que des convaincus ? Comment vois-tu cette balance ?

Je fais de la BD, volontairement, qui affiche des couleurs grand public. Je ne crois pas que je travaille sur un très grand public, à un moment, ça demande un petit effort à mes lecteurs. Mais au début je les prends par la main du grand spectacle, de la BD d’action, des formes qu’on connaît – les têtes brûlées de l’espace, tout ça – avec l’idée d’amener plus loin un public qui n’irait pas lire un livre qui se présenterait comme militant, intellectuel, hard-science… Là je pense quand même qu’il y a pas mal de gens qui arrivent sur mon travail qui n’ont pas pensé à ces choses-là.
En tout cas, dans les années où j’ai commencé, j’avais l’impression que j’allais pouvoir parler à des gens qui n’y avaient pas vraiment pensé. Aujourd’hui, un peu rattrapé par l’actualité évidemment, je pense que les gens ont un peu plus fait leurs choix. Mais j’ai bon espoir, que moi et tous ceux qui tentent de faire comme ça, dans toutes les formes d’arts, on arrive à semer un peu. On a l’impression que ces dernières années, ce qui a été semé en terre, c’est plutôt des grandes idées d’extrême droite, et que la moisson d’extrême droite est en train de venir un peu partout. Il va falloir une contre-moisson si on ne veut pas finir avec un néo-fasciste à la tête de l’état ou ce genre de choses.

Toujours optimiste ?

Oui. Je suis plus optimiste que beaucoup de jeunes, qui sont dans l’éco-anxiété, la collapsologie, ou, encore pire, le survivalisme. Je ne pense pas qu’on soit dans une fin du monde, je pense qu’on est dans une catastrophe au ralenti. Elle est mondiale, totale et en même temps imperceptible. Je pense qu’en étant dans ce ralenti, on n’échappera pas aux millions de morts, ils vont avoir lieu sur une longue durée, mais nous ne sommes pas condamnés. Nous avons déjà perdu des choses, d’autres sont irréversibles. On va en partie en payer le prix, en partie s’adapter, mais il y aura toujours des gens pour en discuter, autour d’une table, dans 50, 100 ans, et pas dans une grotte.
Rome a subi une catastrophe au ralenti. La chute de Rome, c’est pas en un jour, c’est deux siècles de restructuration de l’Empire qui finissent par son émiettement définitif. Oui il y a eu la Peste Noire, où un tiers de l’humanité est morte, ça a été terrible, ça a remodelé les paysages tellement l’humanité s’est réinstallée différemment dans les lieux vides. On est là.
Ce qui m’embête le plus, c’est que j’espère que, dans cette catastrophe au ralenti, la facture ne sera pas envoyée qu’aux plus pauvres et aux plus démunis de la planète.

En revanche, on est peut-être à la fin d’un monde, à la transformation d’un monde, et il va y avoir du dégât. En tant qu’occidentaux, riches, on a une responsabilité d’essayer d’épargner le reste de la planète de cette catastrophe en partie due à nos modes de vie. Mais ne plus faire d’enfants, je trouve ça terrifiant, une génération ne doit jamais désespérer. C’est aussi un moment d’espoir extraordinaire, l’occasion d’inventer un nouveau monde. J’aimerais bien entendre plein de gens dire “ce vieux monde va disparaître, on va le remplacer par quelque chose de formidable”.

On sent un amour de la géométrie, des maths. Quelle place ça prend dans ton scénario, ton découpage ? Tu réfléchis beaucoup en termes de géométrie ?

Alors je suis ce qu’on appelle un matheux naturel, c’est-à-dire que je n’ai pas souffert à l’école avec les maths. C’était une découverte agréable. Tant mieux, j’ai pu ne pas travailler durant ma scolarité. Je parle de maths accessibles – je suis loin de comprendre les maths les plus pointues d’aujourd’hui – mais j’ai une aisance avec les nombres, avec la géométrie. J’ai appris à faire de la perspective très jeune, en sixième ; je prenais des plans de cathédrales et je les dressais en perspective. Je les dessinais parce que c’était des histoires de lignes qui se croisent et ça ne me posait aucun problème. Ça se voit dans mon travail. On a ce point-là en commun avec Mathieu Bablet, entre autres choses.

Mes histoires sont pensées comme des schémas logiques – pour être précis, j’ai sans doute une écriture relativement algorithmique. Événements, conséquences, nexus, aiguillage, on le voit dans le plan publié à la fin de l’intégrale d’UW, qui ressemble à un plan de métro à l’arrivée. C’est une manière de penser extrêmement structurée, j’écris mes scénarios comme ça.

Je pense que beaucoup de lecteurs remercient vraiment ce schéma pour comprendre la série…

La BD est claire, mais contenir tout ça dans son cerveau, à un moment ça fait disjoncter, avec le plan on y arrive plus facilement.
C’est marrant, ce ne sont pas les choses qui m’ont posé problème dans l’écriture, j’ai eu plus de problème avec des petits moments très simples de la vie de mes personnages. Les faire sonner juste, c’est ça qui peut me faire mal à la tête. Manipuler des grandes quantités d’informations déstructurées, ça c’est plutôt facile, même s’il y a des moments, comme tout le monde, je claque l’ordinateur et je vais boire un coca.
Mes dessins sont assez géométriques aussi. Je suis assez libre, par exemple mes vaisseaux ne peuvent pas tourner en 3D pour la plupart. Je considère qu’ils ont une face avant, arrière, un côté, qu’ils faut qu’ils soient beaux dans tous les sens, et si j’arrive pas à faire un volume, je n’ai aucune raison de le faire, puisqu’on est en BD, je ne me l’impose pas. Tous les gens qui ont essayé de les faire en 3D se sont arrachés les cheveux. Je m’autorise tous les mensonges, toutes les tricheries nécessaires à ce que ça soit joli.
Et puis mes planches sont construites de manière très géométrique, il y a énormément de lignes de force, entre mes cases, tout est soudé. Le parcours narratif, quand une case est importante, elle est reliée par des traits ; les gens ne s’en rendent pas compte et c’est tant mieux. C’est extrêmement structuré dans la composition de l’ensemble des cases, de leur contenu, pour créer des points de focalisation, des points d’intensité etc… C’est un aspect art-abstrait dans la composition des planches. C’est assez mystérieux même pour certains de mes collègues.

Que représente l’avancée scientifique dans ta BD ? Est-ce c’est un peu le fruit défendu qui nous mènera à notre perte ?

Je suis un garçon plutôt rationaliste, et pro-science. Comme je suis pour la science, je le suis à fond, avec tous les risques qu’elle contient. Je suis assez agacé par l’anti-progressisme actuel honnêtement. Inquiet en fait, parce que beaucoup de gens contre le progrès le disent depuis le haut du progrès atteint et ne réalisent pas quelle sera la chute si on arrête de penser comme ça. Ils vont tomber de très très haut. Le jour où l’électricité s’arrête, y a plus d’eau courante, y a plus d’hôpitaux, y a plus de médicaments tels qu’on l’entend aujourd’hui. Y a plus rien. Donc pour moi il faut continuer à chercher, à découvrir.
L’histoire nous a appris que le mal surgissait très rapidement du progrès technologique, que ça soit la bombe atomique ou autre chose, donc il faut y penser maintenant en tant que scientifique. Mais c’est le cas, l’ontologie, la philosophie, on travaille là-dessus.

Moi mon récit ne parle pas des dangers de la science. De fait, le phénomène physique qui détruit la terre n’est pas un objet scientifique réel, il est plus sur le côté “il ne faut pas jouer avec ces grands progrès technologiques et scientifiques”. Un jour, quelqu’un qui ne comprend pas en fera un mauvais usage, par bêtise, par vengeance. En l’occurrence, dans l’histoire, c’est quelqu’un à qui on a fait énormément de mal et qui en perd toute âme, qui pour obtenir l’hyper contrôle est près à détruire les trois quarts de ce qu’il possède.
L’idée est de dire qu’on a atteint un niveau de civilisation où on manipule des objets extrêmement dangereux et il faut qu’on en soit extrêmement conscients.

Tu es par ailleurs beaucoup engagé dans le milieu des auteurs. Tu as participé aux états généraux de la BD, est-ce que tu peux nous dire un peu plus sur les conditions de vie des auteurs ? Où est-ce qu’on en est ?

Le dernier grand événement qui nous donnait de l’espoir, c’était le rapport Racine. On avait obtenu une mission de la part du ministère de la culture pour étudier la situation d’auteur, son statut, etc… Et qui a été une très bonne mission, qui a remis un excellent rapport, avec énormément de recommandations de très bonne qualité. Rapport enterré par le gouvernement, parce que les forces en place qui profitent aujourd’hui de la situation ont trouvé le moyen de faire valoir leur poids. Récemment même, le syndicat des éditeurs [le SNE] a refusé de négocier sur la rémunération avec les syndicats d’auteurs. Donc on en est à un blocage absolu.
Au moins là, la différence, avec tout l’investissement à la fois passé à faire des études économiques et sociologiques sur la situation des auteurs mais aussi à discuter avec tout le monde, c’est qu’on voit bien que désormais la solution ne peut plus venir de nous. Nous on a proposé. Il va falloir qu’un jour où l’autre un politique se décide à trancher. Ou alors on va continuer à assister à la paupérisation des auteurs, à la déprofessionnalisation du métier.

Et les luttes ?

C’est déjà compliqué de faire grève quand on est dans la même usine. Quand on est des gens qui travaillent chez eux, dont – dans la BD – la moitié est déjà sous le SMIC, comment demander à ces gens-là de faire grève ? Et donc de ne pas être payé. On n’est pas en capacité, aujourd’hui, de mener une lutte sans merci pour faire changer notre monde.
Imaginez on supprime le droit du travail en France ; c’est la situation des auteurs. Il faut que le métier rejoigne un peu les normes sociales du pays. Les auteurs ne demandent pas à gagner 3 000€ par mois, ils demandent à payer leur toit, leur bouffe pour continuer à faire des bouquins. C’est même pour ça que la plupart acceptent des conditions limites ; tant qu’ils arrivent à continuer à produire des livres ils continuent. Mais l’extrême pauvreté ne peut pas donner à terme une création en bonne forme dans ce pays.

On le voit, dans la SF en France, il n’y a quasiment plus aucun auteur professionnel, qui ne vit plus que de ça. Et à l’arrivée, c’est la SF américaine qui remporte le gros du marché. Le choix de ne pas professionnaliser les auteurs, c’est le choix, à terme, qu’il y ait de moins en moins de produits culturels français. Moi j’adore lire du manga, du comix, pour parler de la BD, mais j’ai pas envie que mes enfants – putatifs, j’en ai pas – ne lisent que ça. Ce que présente le manga de l’image de la femme, j’ai pas envie qu’il n’y ait que ça. Je n’irai pas hurler contre le manga, mais il serait bien qu’un message différent soit apporté par une BD française par exemple.

C’est même pas que je suis attaché au fait d’être français, mais je vois pas l’intérêt que ça disparaisse. La beauté du monde, c’est toutes ses différences, à chaque fois qu’il y en a une qui meure c’est une perte. Comme la biodiversité, c’est une perte colossale. Défendre une culture locale, c’est bien défendre la biodiversité de l’humanité. […]

Est-ce que tu aurais un mot, un message aux lecteurs, dessinateurs de l’Imaginaire ?

Il faut s’emparer du monde.
On ne doit surtout pas être tenté de rester au fond de notre canapé à déprimer. Faut vraiment arrêter de regarder des gens jouer aux jeux vidéo, il faut rejouer, nous quoi. C’est un des trucs qui me désespère le plus, le jeu vidéo était, par rapport à la télé, un progrès, parce que les gens revenaient à une activité. Voir des gosses regarder des joueurs de JV streamer me déprime, comme ça me déprimait de voir des gens regarder le foot à la télé, plutôt que d’aller jouer sur un terrain. Faut vraiment se lever de son canapé. Se lever, faire des choses, même des choses anodines, la cuisine, acheter du papier crépon, des nappes… tout ça c’est supérieur à regarder quelqu’un le faire.
Il faut qu’on s’empare du monde, tous. C’est pas grave si on rate, si on fait des choses moches, laides, au moins on les a faites.

Merci !

Sources :

  • Rapport Racine :
    https://www.telerama.fr/livre/rapport-racine-pour-les-artistes-auteurs,-23-mesures-prometteuses…-quil-faut-concretiser,n6595078.php
  • Pourquoi le T4 d’UW2 est en retard :
    https://www.bajram.com/2019/11/23/des-nouvelles-duniversal-war/
  • Retrouver une conférence de Denis Bajram aux Utopiales sur l’IA :
    (Lien ActuSF à ajouter)

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