Critique : Sorrowland – Rivers Solomon


Rivers Solomon, une flamme incandescente

(Partie 3)

Dévoiler la présentation de l'autrice

Photo de Rivers SolomonL’autrice, Rivers Solomon

Rivers Solomon est une autrice américaine non-binaire vivant à Londres. Depuis 2017, iel trace avec persévérance un sillon original afrofuturiste dans la science-fiction américaine. Elle est devenue célèbre dès son premier roman publié en 2017, L’Incivilité des fantômes, que l’on peut classer dans le courant afrofuturiste.

Ce terme apparaît en 1994 sous la plume de l’universitaire Mark Dery pour caractériser une contre-culture noire qui se dessine depuis les années 1960. Ce courant consiste pour lui en “l’appropriation de la technologie et de l’imagerie de la science-fiction par les Afro-Américains ».


Résumé de Sorrowland

Sorrowland nous raconte l’histoire de Vern, jeune femme ayant fui une communauté sectaire nommée les enfants de Caïn, et de ses deux enfants, Farouche et Hurleur. Puis nous suivons sa survie et sa découverte de ce qui lui arrive alors que son corps se modifie sous l’effet d’expériences menées dans la secte où elle vivait.


Sorrowland ou construire pas à pas l’ébauche d’un monde nouveau

Le livre, une œuvre collective

En premier lieu, Rivers Solomon reprend le thème assez classique de la survie dans la nature mais le lie à une vision non individualiste centrée sur la thématique du lien entre êtres humains, échappant donc à une vision survivaliste individualiste.

On peut d’ailleurs relier cela aux remerciements très marquants de la fin du livre :

« Pendant que j’écrivais ce livre, j’avais le ventre plein, un toit sur la tête, je profitais de l’amour et du soutien de mes amis et de ma famille. Or nombreux sont ceux pour qui ces choses ne sont pas évidentes. Je me demande quelles œuvres n’avons nous jamais connues parce que ceux qui auraient pu les créer, entièrement préoccupés par leur propre survie n’en avaient pas le loisir. Je n’aurais pas pu écrire ce livre si mes besoins indispensables n’avaient pas été satisfaits et j’aimerais exprimer ma gratitude envers tous ceux qui ont soutenu ma famille financièrement alors que les revenus de mes droits d’auteur ne suffisaient pas et que je ne pouvais pas exercer un autre emploi. »

Dans ce paragraphe, Rivers Solomon, en reprenant l’argumentaire de Virginia Woolf dans Une Chambre à soi, montre que la création littéraire est toujours un travail collectif, ne serait-ce que parce qu’elle nécessite que l’écrivain puisse faire autre chose que survivre. On peut d’ailleurs relier cela à la réédition de William Morris, dont l’œuvre visant notamment à relier arts et artisanat, par Les Forges de Vulcain et au projet global de l’éditeur (Aux Forges de Vulcains, que l’on présente dans notre interview). De la même manière, la fin des remerciements du livre est dédiée à tous les acteurs de la chaîne du livre.

Le rôle de l’apprentissage et la transmission de savoirs par le biais de contes

Couverture Sorrowland Rivers Solomon Forges de VulcainUne seconde thématique déjà présente dans les autres œuvres de Solomon mais encore plus approfondie ici est le lien fort et très développé entre Vern et ses enfants, et l’apprentissage par ceux-ci de la vie grâce aux relations qu’ils ont tous les trois. Ils apprennent à survivre dans la forêt, elle leur transmet des savoirs par le biais de contes via le folklore des « docteurs de la nuit », et leur apprend après à survivre dans le monde humain quand ils y retournent. On peut d’ailleurs noter que cette thématique du rôle du conte dans la transmission est déjà abordée dans l’Incivilité des fantômes par notamment le conte Argentinette.

Les « docteurs de la nuit » sont une thématique du folklore afro-américain qui parle de docteurs kidnappant des afro-américains pour modifier leurs corps. Ils reposaient sur une base réelle à savoir la ségrégation et les expériences menées sur des afro-américains par des médecins blancs. Le folklore des « docteurs de la nuit » se révèle réel au sens strict dans le roman (au moins en partie). Rivers Solomon décrit par ce biais un autre biais de la violence biopolitique qui est la modification du groupe dominé pour qu’il corresponde totalement à ce que veulent les dominants.

Cela m’évoque deux choses.

Tout d’abord, mes lectures sur le génocide arménien1 avec la turquification forcée d’une partie des enfants et des jeunes filles arméniens et arméniennes lors du génocide (qui faisait suite aux mécaniques de conversion forcée à l’islam lors des massacres hamidiens, tout en y rajoutant une logique d’annihilation totale de la présence arménienne en Anatolie).

Le second élément est le destin tragique du peuple Niess dans la série de romans Les Livres de la Terre fracturée (que je vous recommande vivement) de N. K. Jemisin.

Logique de soin et d’action collective

Vern trouve finalement accueil et repose auprès de la cantine populaire de Bridget et de Gogo. Celles-ci sont deux femmes amérindiennes ; je reviendrai plus tard dans l’analyse sur le sens important que met Rivers Solomon dans Sorrowland concernant la colonisation de l’Amérique du Nord selon moi. Elles animent une cantine populaire et Gogo est médecin.

On note que, comme dans l’Incivilité des fantômes, la médecine est vue comme un moyen par lequel les groupes dominés peuvent utiliser le savoir dans une logique de solidarité concrète, tout malgré sa face sombre. Le thème est abordé aussi bien par Rivers Solomon via les « docteurs de la nuit » dans Sorrowland que par Ken Liu dans L’Homme qui mit fin à l’histoire2, ou encore par Laurent Genefort dans la nouvelle Ethfrag et dans le roman Les Temps ultramodernes3). Mais la médecine et la cantine populaire en tant que phénomènes collectifs de prise en charge montre aussi comment le collectif (et, dans le cas de la médecine, le collectif avec le savoir) peuvent jouer un rôle émancipateur.

Les enfants de Caïn ou la logique d’un groupe sectaire

Ceux-si sont un groupe sectaire issu d’un mouvement nationaliste noir des années 60 qui peut faire penser au Black Panther Party à ses débuts puis à Nation of Islam (les deux groupes étant directement cités dans le roman comme comparaison avec les enfants de Caïn).

Échecs et dérives d’un groupe militant

Les thématiques traitées sont tout d’abord l’évolution oppressive d’un groupe anti-oppressif liée à une dérive sectaire. Celle-ci est déjà en germe dès le commencement du groupe. En effet, le discours insiste sur la coupure avec le monde extérieur. Puis les enfants de Caïn deviennent une secte dont je vais résumer les croyances à gros traits.

Dieu a créé Caïn, et le mauvais Dieu celui des blancs : Abel. Le mauvais Dieu a maudit Caïn et ses enfants, et les enfants de Caïn doivent vénérer le vrai Dieu, se purifier des influences du monde extérieur et faire renaître une communauté authentiquement noire. Ce mélange de discours mythique, de coupure du monde, de dualisme (cf. le monde vu comme divisé entre deux dieux avec un dieu mauvais aussi fort que le dieu bon) et d’ethno-religion (le dieu de Caïn étant un dieu s’adressant uniquement à la population noire) se révèle très efficace couplé à la coupure du “monde impie” pour une logique sectaire. Cela s’accompagne d’une série de tortures psychologiques et physiques pour les récalcitrants et les récalcitrantes ainsi que d’un culte de la personnalité autour du révérend Sherman (chef des enfants de Caïn).

Enfin, la secte est en partie née d’une infiltration des services secrets américains (probablement un simili FBI). Cela renforce l’emprise de la secte sur ses membres (qui s’ils s’enfuient, comme la meilleure amie de Vern, et vont voir les tribunaux, il seront renvoyés dans la secte). La secte a repris les éléments attractifs de Nation of Islam (coupure vis-à-vis du monde, insistance sur une forte rigueur morale attirant des familles en quête d’une vie meilleure, discours ethno-religieux) en prenant un christianisme ethnicisé comme soubassement au lieu d’un islam ethnicisé (ce qui est logique pour s’adresser à la plus grande partie de la population afro-américaine). Le mélange d’infiltration et d’adhésion de la part du révérend Sherman peut faire penser aux infiltrations des nihilistes et des socialistes révolutionnaires russes et aux figures très ambiguës du pope Gapone et d’Azev.

L’analyse des États-Unis

Couverture Sorrowland VO Rivers SolomonEnfin, un point m’a particulièrement frappé : le fonctionnement des enfants de Caïn sous-entend également que des mouvements réactionnaires issus de groupes dominés dans le champ politique et social peuvent faire souffrir leurs membres (très cruellement), mais n’ont pas de vraie capacité d’action autonome en dehors de cela. Je pense qu’il s’agit d’une réflexion très présente dans le champ américain du fait que les différents groupes politiques, ethniques et sociaux présents aux États-Unis peuvent se penser comme une “île” du fait de l’hyperpuissance du pays. Pour donner un exemple, dans la série Dear White People, les kémitistes (courant nationaliste noir centré sur des références à l’Égypte antique, représenté en France par l’influenceur antisémite et pro-russe Kémi Seba) sont présentés comme des bouffons et le sont effectivement au sens où ils n’ont pas de capacité d’action négative autre qu’interne et potentiellement inter-individuelle. En reprenant l’image du vaisseau spatial, les États-Unis seraient un vaisseau quasiment autosuffisant et pouvant se centrer d’abord sur ces thématiques internes. Et cela donne à la structure de pouvoir une apparence d’immense stabilité.

Enfin, la note de Rivers Solomon introduisant le roman explique que celui-ci se déroule dans “des États-Unis imaginaires, informes”, ce qui le rapproche du fantastique. Puis elle développe le fait que les territoires où se passe le roman sont des terres volées aux nations amérindiennes autochtones et renommées. Ceci pourrait sembler une continuation de la thématique anti-oppression. Mais je considère également que cette note introduit une nuance très importante. Dans de nombreux cas, le discours anti-oppression aux États-Unis critique très peu ceux-ci comme concept ou nation mais seulement les inégalités en leur sein (la série Dear White People étant emblématique de cette pensée). Cela va avec une réflexion me semblant souvent peu présente sur la situation des amérindiens, qui est la seule posant la question de l’existence des États-Unis. Je me demande dans quelle mesure cela peut influencer l’œuvre et la vie de Rivers Solomon (concernant par exemple le fait qu’iel vit en Grande-Bretagne) et si mon hypothèse est juste. Cela renvoie à la thématique du vaisseau spatial qui s’est échappé d’une terre mourante dans L’Incivilité des fantômes. Cette dimension d’une critique anticolonialiste portant sur la colonisation des terres même de l’État nation actuel peut d’ailleurs rapprocher Rivers Solomon des réflexions de la nouvelle gauche turque sur la question de la conquête de la Turquie et puis du génocide d’une grande partie des populations anatoliennes présentes avant l’invasion turque et n’ayant pas été turquifiées. Rivers Solomon prend position dans une critique radicale de l’hyperpuissance américaine et ébauche pas à pas dans son œuvre les valeurs du monde nouveau qu’elle propose.

In fine

Voilà quelques longues réflexions sur des œuvres qui m’ont marqué, qui dans les chemins où je m’aventure font partie avec bien d’autres des petites lumières qui m’aident à m’éclairer sur la route escarpée et sombre où je marche parfois.

Qu’il me soit permis d’ajouter un dernier détail. Quand j’ai rencontré Rivers Solomon à une librairie parisienne, quelque chose m’a frappé : sa profonde empathie et le sentiment que j’avais d’être à ma place en écoutant la conférence puis en échangeant. J’ai assez peu ce sentiment et je le chéris. Je pense que cet effort pour construire un monde plus humain, c’est-à-dire réduire la souffrance que les êtres humains s’infligent entre eux, traverse toute l’œuvre de Rivers Solomon et reflète sa personnalité.

J’espère pouvoir m’en inspirer.

Annexes

Notes de bas de page

1 – Je vous recommande notamment l’ouvrage Comprendre le génocide des Arméniens, 1915 à nos jours publié par Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond H. Kévorkian chez Tallandier en 2015 pour les 100 ans du génocide.

2 – Publié en français chez le Belial’ en 2016.

3 – Publié en 2022 chez Albin Michel.

Bibliographie

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Œuvres de fiction citées

  • N. K. Jemisin, Les Livres de la Terre fracturée, trad.  Michelle Charrier,
    • Tome 1 : La Cinquième Saison, [2015], J’ai lu, 2017
    • Tome 2 : La Porte de cristal, [2016], J’ai Lu, 2018
    • Tome 3:  Les Cieux pétrifiés, [2017], J’ai Lu, 2018
  • Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’histoire, [2011], trad. Pierre-Paul DURASTANTI , Le Bélial’, 2016
  • Laurent Genefort, Ethfrag, Le Bélial’, 2015
  • Laurent Genefort, Les Temps ultramodernes, Albin Michel, 2022
  • Justin Simien, Dear White People, Lionsgate Television, 2017-2021

Références critiques et historiques consultées


Le roman

Couverture Sorrowland VO Couverture Sorrowland

Partie 1 : Les Abysses ⇐ Partie 2 : L’Incivilité des Fantômes Partie 3 : Sorrowland

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