Philo Le Pacte – Analyse Leyah

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Expo Philo – Le Pacte des Marchombres (Texte)

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Philosophie – Le Pacte des Marchombres

Introduction

Le travail de Pierre Bottero ne sera pas simple à traiter de par sa complexité et la richesse de son contenu, j’ai essayé de synthétiser un maximum mes propos, mais il est possible que certaines choses ne paraissent pas claires, alors n’hésitez pas à poser des questions à la fin.

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Le Pacte des Marchombres est l’une des trilogies d’une saga composée, dans l’ordre il y La Quête d’Ewilan, Les Mondes d’Ewilan, L’Autre, Les Âmes croisées et Le Chant du Troll, toutes sont des trilogies à l’exception des deux derniers qui sont deux livres à part. En terme de chronologie, les deux premiers tomes du Pacte se passent avant la Quête d’Ewilan, tandis que le troisième volume est entre Les Mondes d’Ewilan et L’Autre.

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L’histoire globale se situe dans un monde nommé Gwendalavir. C’est un univers parallèle au nôtre, et seules de rares personnes ont la capacité de voyager d’un monde à l’autre. L’intrigue principale de ces sagas consiste à prévenir des dangers qui menacent ce monde, et cette mission est remplie par un groupe d’héro·ïne·s. La trilogie que je présente se concentre sur le passé, et la vie en général, d’un des personnages de ce groupe : Ellana Caldin. L’auteur s’est expliqué sur les raisons de l’écriture d’une saga portée sur ce personnage, et comme je ne pourrais pas le dire d’une meilleure façon, je me contenterai de le citer.

“ Elle est arrivée dans la Quête à sa manière, tout en finesse tonitruante, en délicatesse remarquable, en discrétion étincelante. Elle est arrivée à un moment clef, elle qui se moque des serrures, à un moment charnière, elle qui se rit des portes, au sein d’un groupe constitué, elle pourtant pétrie d’indépendance, son caractère forgé au feu de la solitude. Elle est arrivée, s’est glissée dans la confiance d’Ewilan avec l’aisance d’un songe, a capté le regard d’Edwin et son respect, a séduit Salim, conquis Maître Duom… Je l’ai regardée agir, admiratif, sans me douter un instant de la toile que sa présence, son charisme, sa beauté, tissaient autour de moi. Aucun calcul de sa part, Ellana vit, elle ne calcule pas. Elle s’est contentée d’être, et, ce faisant, elle a tranquillement troqué son statut de personnage secondaire pour celui d’une figure emblématique d’une double trilogie qui ne portait pourtant pas son nom. Convaincue du pouvoir de l’ombre, elle n’a pas cherché la lumière. Lorsque j’ai posé le dernier mot du dernier tome de la saga d’Ewilan, je pensais que chacun de ses compagnons avait mérité le repos. Pas Ellana. Impossible de la quitter. Elle hante mes rêves, se promène dans mon quotidien, fluide et insaisissable, transforme ma vision des choses et ma perception des autres, crochète mes pensées intimes, escalade mes désirs secrets… Un auteur peut-il tomber amoureux de l’un de ses personnages ?  Est ce moi qui ai créé Ellana ou n’ai-je vraiment commencé à exister que le jour où elle est apparue ? Nos routes sont-elles liées à jamais ? ”

Concernant mes raisons à moi, d’avoir choisi cette œuvre, je dirais qu’il paraît limpide de songer en premier lieu à son auteur préféré, celui qui nous fait lire encore plus, écrire aussi, celui qui a inventé le personnage fictif que l’on aime le plus, qu’il paraît tout aussi logique de choisir notre livre préféré, celui qui nous a fait réfléchir, rêver, sourire et pleurer. Le Pacte des Marchombres a été instructif et il l’est encore plus chaque nouvelle fois que je le lis. La dernière raison est que les Marchombres sont une source inépuisable de réflexion et de philosophie.

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A travers Ellana, et principalement dans les deux premiers tomes, car le troisième est surtout une conclusion de l’arc narratif que je veux pas spoiler, je vais aborder la condition même des marchombres, et tenter de répondre à la problématique suivante : de quelle façon la construction par l’auteur de ce qu’il a nommé “marchombres” est une remise en cause du fonctionnement de l’être humain et de sa société, et en quoi ces marchombres sont plus libres que le reste de l’humanité ?

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J’ai séparé l’étude de ces livres en plusieurs parties :

  • Description du/de la marchombre
  • Apprentissage (dont le rôle est essentiel dans la communauté)
  • Hiérarchie de la guilde des marchombres
  • Poésie marchombre, vision binaire pour appréhender le monde et condition de marchombre
  • Autres thèmes abordés
  • La liberté (le principe de la voie marchombre)

Description du/de la marchombre

Marchombre est ce que nous pourrions considérer comme une classe sociale constituée d’individus aux capacités physiques exceptionnelles, dans l’art du combat et de l’endurance sportive notamment, et aux valeurs morales précises que je développerai dans les parties suivantes mais que je résumerai avec les mots harmonie, liberté et indépendance. Les marchombres sont rassemblé·e·s dans une même communauté, la guilde, cette dernière est composée : du Conseil (à savoir les plus sages, souvent les plus âgé·e·s, maîtres marchombres), les autres maîtres marchombres, les marchombres et les apprenti·e·s. La guilde est née en suivant les pas de la légendaire et première marchombre, Ellundril Chariakin, surnommée la Chevaucheuse de brume.

L’apprentissage

L’enseignement a une place primordiale au cours de cette trilogie. Les deux premiers tomes relatent d’ailleurs l’apprentissage d’Ellana, guidée sur la Voie des marchombres par Jilano, et les informations y sont très riches. Je prête de nouveau ma voix à Pierre Bottero, qui a dit à ce sujet :

“J’aime l’idée d’un savoir transmis de maître à élève. J’aime l’idée qu’en marge des “maîtres institutionnels” que sont les parents et enseignants, d’autres maîtres soient là pour défricher les chemins de la vie et aider à y avancer. J’aime l’idée d’un maître considérant comme une chance et un honneur d’avoir un élève à faire grandir. Une chance et un honneur d’assister aux progrès de cet élève. Une chance et un honneur de participer à son envol en lui offrant des ailes. Des ailes qui porteront l’élève bien plus haut que le maître n’ira jamais. J’aime cette idée, j’y vois une des clefs d’un équilibre fondé sur la transmission, le respect et l’évolution. Je l’aime et j’en ai fait un des axes du Pacte des Marchombres. Jilano, qui a été guidé par Esîl, guide Ellana qui, elle même, guidera Salim… Ellana ne serait pas ce qu’elle est si son chemin n’avait pas croisé celui de Jilano. Jilano qui a su développer les qualités qu’il décelait en elle. Jilano qui l’a poussée, ciselée, enrichie, libérée, sans chercher une seule fois à la modeler, la transformer, la contraindre. Respect. Jilano, maître marchombre accompli. Maître accompli et marchombre accompli. Il sait ce qu’il doit à Esîl qui l’a formé. Il sait que sans elle, il ne serait jamais devenu l’homme qu’il est. Elle l’a poussé, ciselé, enrichi, libéré, sans chercher une seule fois à le modeler, le transformer, le contraindre. Respect. Esîl, uniquement présente dans les souvenirs de Jilano, ne fait qu’effleurer la trame du Pacte des Marchombres. Nul doute pourtant qu’elle soit parvenue à faire découvrir la voie à Jilano et à lui offrir un élan nécessaire pour qu’il y progresse plus loin qu’elle. Jilano agit de même avec Ellana. Il sait, dès le départ, qu’elle le distancera et attend ce moment avec joie et sérénité. Ellana est en train de libérer les ailes de Salim. Jusqu’où s’envolera-t-il grâce à elle ? J’aime cette idée, dans les romans et dans la vie, d’un maître transmettant son savoir à un élève afin qu’à terme, il le dépasse. J’aime la générosité qu’elle induit, la confiance qu’elle implique en la capacité des Hommes à s’améliorer. ” 

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Selon la philosophie marchombre, l’apprentissage ne se termine jamais, on longe la Voie des marchombres sans jamais parvenir à une fin, ou une conclusion. Les derniers mots d’Ellundril Chariakin avant qu’elle ne disparaisse auraient d’ailleurs été : “Je vais enfin commencer à apprendre”. Cependant l’apprentissage dont je vais parler dans cette partie est celui qui dure trois années, lorsqu’un·e apprenti·e est choisi·e par un·e maître marchombre. En effet, c’est la·e maître qui choisit son apprenti·e. Lorsqu’il décèle les qualités nécessaires dans une personne, il lui propose de suivre la Voie à ses côtés et ladite personne a le choix d’accepter ou refuser. En acceptant un·e maître marchombre, l’apprenti·e s’engage à lui être fidèle et obéissant·e pendant la durée de son apprentissage, trois ans donc. Ce que j’ai remarqué de plus important dans cette forme d’enseignement, c’est la relation qui se tisse entre maître et élève, un lien fort qui se développe au fil du temps pour devenir indestructible, même une fois l’apprentissage fini, c’est ce qui crée une sorte de boucle harmonieuse dans les générations de marchombres qui suivent la Voie et la transmettent ensuite. La relation entre Jilano et Ellana est décrite comme très forte, fluide, tissée sur des notions comme le respect, avec par exemple l’extrait suivant :

“ – Pourquoi refuses-tu de me tutoyer ?
– Parce que vous êtes mon maître, et que j’ai pour vous plus de respect que vous ne pouvez sans doute l’imaginer.
Jilano n’avait aucun moyen de savoir qu’il serait l’unique personne qu’Ellana vouvoierait dans sa vie. Toutes les autres, l’Empereur compris, auraient droit au tu familier.

Ou bien la complicité, notamment avec de nombreux passages dans lesquels Ellana et Jilano communiquent par silence, échangeant des paroles muettes.

– Il y a deux raisons qui, en fait, n’en forment qu’une, lui dit-il.
Elle ne fut pas surprise. Jilano aimait s’exprimer par phrases sibyllines et, au fil du temps, elle avait appris à décoder ses paroles. Elle savait de quoi il parlait.
– Je n’ai posé aucune question, répondit-elle néanmoins.
– Je sais et c’est pour cela que je t’offre une réponse.

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Il faut savoir qu’Ellana est orpheline depuis sa petite enfance, elle a été livrée à elle-même très jeune, alors lorsque Jilano entre dans sa vie et lui propose de devenir marchombre, il devient à la fois un ami et une figure paternelle. Il y a entre eux une réelle connexion, un lien fort qui se développe de façon continue. Et ce lien s’est tant épuré au fil des livres qu’il en est devenu pour moi la parfaite représentation de la transmission de cet héritage des valeurs marchombres, mais il est également un partage mutuel, car dans une telle relation, la·e maître reçoit tout autant que l’élève.

“ Elle côtoyait Jilano depuis presque deux ans. Il l’avait guidée sur la voie, elle lui avait offert l’élève dont il avait toujours rêvé. Entre eux s’était tissé un lien extraordinaire qui rendait dérisoires les échanges verbaux. ”

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Par ailleurs, la fin de l’apprentissage est une épreuve difficile lorsqu’il y a un tel lien, car elle signifie la séparation entre maître et apprenti·e. Lorsque ce moment arrive pour Ellana, au sommet d’une haute montagne après un dernier exercice, elle est partagée entre une tristesse immense et une joie toute aussi grande.

[Le Pacte des Marchombres T2, L’Envol ; Rencontres, chapitre 7, P372 Editions Le Livre de Poche]

On pourrait se demander, quand on voit la douleur de cette séparation, si elle est vraiment utile. Pourquoi ne pas rester à deux quelques temps, ou bien former des équipes ? Les avantages seraient grands puisque la relation est fluide et forte. Eh bien Ellana y répond quand un de ses amis lui demande les raisons de cet éloignement :

“ Je suis ce qu’il m’a permis de devenir, et s’il s’était montré moins généreux, je serais aujourd’hui son double. Mais là n’était pas son objectif. Il ne voulait pas que son élève devienne son double, mais un être libre. Demeurer avec lui m’aurait étouffée, il m’a demandé de partir. ”

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Cependant, l’apprentissage ne se compose pas uniquement de l’enseignement, la guilde y joue aussi un rôle. En effet si la·e maître marchombre n’a de comptes à rendre à personne concernant le choix de l’élève et ses méthodes d’apprentissage, au cours des trois années, l’élève doit être présenté·e au Conseil. Les membres de ce dernier lui poseront une série de questions et l’élève devra y répondre instantanément, afin qu’à travers ses mots, les maître marchombres puissent remonter jusqu’à leurs réelles significations et ainsi déceler si l’élève est apte à suivre la voie. Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’une façon de plonger dans l’inconscient afin d’en tirer les pensées les plus sincères. Il est très rare que le Conseil interdise à quelqu’un de devenir marchombre, mais la présentation est une épreuve obligatoire. Au cours de son apprentissage, l’élève peut participer à la cérémonie de l’Ahn-Ju, pendant laquelle trois maîtres marchombres testent ses capacités physiques et morales. Les choses à savoir sur cette épreuve sont qu’un·e maître ne peut tester son élève, que l’épreuve est facultative, qu’elle peut être mortelle, et que les maîtres marchombres n’ont pas de compte à rendre en cas de décès.

Passer l’Ahn-Ju permet d’obtenir le rang de maître marchombre une fois son apprentissage terminé, et donc de pouvoir ensuite enseigner à un·e élève. Car oui, il faut être maître marchombre pour enseigner, c’est un moyen efficace de ne pas bâcler l’apprentissage et faire en sorte que les générations futures soient accompagnées par l’élite. L’Ahn-Ju permet aussi de prétendre à la greffe.
La greffe, c’est un don offert par la montagne répondant au nom de Rentaï. Cette montagne est consciente et les apprenti·e·s qui réussissent l’Ahn-Ju peuvent venir la gravir pour solliciter une greffe. Le Rentaï sonde l’âme de ces jeunes marchombres et s’il les en juge dignes, leur offre une greffe. Dans le cas d’Ellana, elle obtiendra pour greffe des longues lames, sortant d’entre ses phalanges dès qu’elle le souhaite. Un tas de questions peuvent alors être posées, et Ellana y réfléchit également, par exemple dans ce passage.

“ Pourquoi la montagne lui avait-elle offert cette greffe en particulier ? Pourquoi des lames ? S’agissait-il d’un simple hasard ou le Rentaï lisait-il dans les âmes et accordait-il à chaque  marchombre élu la greffe qui lui était destinée ? Et si tel était le cas, que devait-elle en déduire ? ”

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Hiérarchie de la guilde

La voie des marchombres se concentre sur l’individualisme. La liberté est le principe fondamental de chaque marchombre, nous pourrions donc nous attendre à une absence totale de règles, à l’image de l’anarchie. Seulement il existe une guilde et un règlement. Reprenons le contexte, nous avons un monde, Gwendalavir, dirigé par un Empire. La guilde, elle, est totalement indépendante et n’est soumise à aucune autorité extérieure. Gêne-t-elle l’Empire ? Absolument pas, la guilde n’a pas d’objectif de conquête, de domination ou même de contrôle, elle est donc inoffensive d’un point de vue interne à la société. De plus, les capacités des marchombres peuvent se révéler avantageuses, et il n’est pas rare de voir l’Empire engager des marchombres pour certaines missions. En quoi consiste le règlement alors ? Répondant au nom du Pacte des marchombres, il consiste à s’engager à ne jamais utiliser ses capacités pour dominer les autres, ou exercer un contrôle extérieur, mais seulement pour avancer sur la voie. Afin de ne pas basculer dans le chaos, la guilde, notamment le Conseil, s’assure que chaque marchombre respecte le Pacte. Mais est ce que l’autorité de la guilde n’est pas une entrave à la liberté si chère au
principe marchombre ?
Selon moi, non, car cette autorité est limitée, voire, dans certaines situations, reniée. Par exemple, lors de l’Ahn-Ju d’Ellana, Jilano désobéit au Conseil en affirmant qu’il va aller chercher son apprentie car elle n’est toujours pas revenue de son épreuve. L’apprentie en question est d’ailleurs assez douée, au cours de son apprentissage comme de sa vie, pour refuser l’autorité de la guilde, ce qui lui attirera pas mal de problèmes. Je vais prendre comme exemple cette citation.

“ – Je n’ai jamais remis en question l’autorité de la guilde, affirma-t-elle d’une voix ferme, puisque je ne l’ai jamais reconnue. Je dénie à quiconque la moindre autorité sur mes actes et mes pensées, à l’exception de mon maître Jilano Alhuïn à qui je me suis liée de mon plein gré et pour une période de trois ans.
– Tu… commença Riburn.
– Je n’ai pas offensé le Conseil, le coupa-t-elle. J’éprouvais beaucoup de respect pour l’ancien et je suis prête à témoigner du même respect au nouveau. S’il s’en montre digne. Quant à toi, Riburn, je n’ai pas souvenir que tu aies gagné un jour le titre de maître marchombre. Aurais-tu passé les épreuves de l’Ahn-Ju en cachette ?”

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Ce genre de remise en question peut être pris pour de l’insolence, et c’est sans nul doute un peu vrai, mais c’est également un fondement marchombre important. Jilano teste d’ailleurs Ellana pour voir si elle est capable d’exercer son esprit critique et sa liberté. Et soyons honnêtes, vu la répartie qu’elle a, il n’a pas douté un seul instant qu’elle répondrait au Conseil. Cependant, choisir sa liberté ne revient pas à renier sa condition de marchombre, et Jilano l’explique après avoir testé son élève.

“ – Vous désiriez savoir si j’étais capable de m’affranchir d’une règle que vous m’aviez rappelée, à savoir l’obligation de rester silencieuse devant le Conseil ?
Un sourire lui montra qu’elle était sur la bonne voie.
– Et donc à m’affirmer comme individu libre plus encore que comme marchombre,
poursuivit-elle.
– Le marchombre est libre, rectifia-t-il, et aucune situation ne peut exiger qu’il choisisse entre la voie et la liberté, qui sont deux visages d’une seule vérité.

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En réalité, le Conseil et la guilde sont plus une complémentarité du/de la marchombre qu’une autorité. Et le règlement apporte une stabilité et une harmonie que la liberté totale ne permet pas. C’est pourquoi Harmonie et Liberté sont les deux maîtres mots des marchombres, l’une sans l’autre ne peut créer cet équilibre qui sied à la voie. Jilano dit à ce sujet :

“ La guilde et le Conseil existent pour offrir à cette Harmonie une dimension dépassant l’individualisme des marchombres. ”

Ehrlime, une Maître marchombre du Conseil, résumera tout cela en une phrase :

“ Le Conseil énonce, mais les marchombres vivent. ”

Poésie marchombre, vision binaire pour appréhender le monde et condition de marchombre

Les marchombres ont un système poétique personnel qui leur permet de faire ressortir des pensées intimes et précises qui ne s’expliquent pas oralement. Le but est d’approcher l’âme du marchombre par l’écrit. Jilano explique :

“ La poésie marchombre est faite pour être écrite. Sur du papier, des murs ou sur le vent. Énoncée, elle perd sa force et sa pureté. ”

“ Force lumineuse et bienveillante
Gratitude infinie pour celui qui guide
Respect ”

Ellana exprime ainsi ce qu’elle éprouve à l’égard de Jilano

“ Flamme intérieure
Qui illumine
Et protège ”

Jilano rédige ce poème en voyant Ellana avancer dans sa vie et sur la voie

Nuages qui se délitent
Dans un ciel balayé par le vent
Solitude

Ellana doute, elle est seule, ne peut confier sa peine à personne

La voie de l’ombre
Et du silence
Vers la lumière

Ellana écrit ces lignes une nuit, en compagnie de Jilano, pour définir la voie

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La voie du marchombre se caractérise aussi par une binarité très présente, notamment dans les réponses aux questions, avec la formule d’Ellana reprise par plusieurs marchombres. Le principe est simple, lorsqu’une question est posée, deux réponses sont proposées, celle du Savant, et celle du Poète. [CF 1er Chapitre du Pacte] Ellundril Chariakin elle même utilise cette notion de savant et de poète. L’une de ses citations y fait même référence :  “La vie est une question. La voie du marchombre est tout à la fois la réponse du savant et celle du poète. ”

Cependant, cette formule n’est pas la seule binarité de la saga, en effet les livres font aussi référence aux deux notions d’harmonie et du chaos, opposant d’un côté les marchombres et de l’autre les mercenaires du chaos, leurs ennemis principaux, et également ceux de l’Empire. Jilano parle également des notions de bien et de mal, et situe les marchombres entre elles, en parfaite neutralité. Un·e marchombre n’est ni bienveillant·e, ni malveillant·e, même si, par définition, avec son principe d’harmonie, iel se range plus du côté du bien.

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Toutefois, les marchombres dépassent la binarité avec des définitions bien plus précises de leur propre condition. Par exemple, Jilano explique à son élève :

“ Un marchombre a conscience des forces qui l’entourent et qui agissent sur son environnement. Tous les environnements. Toutes les forces. Il les perçoit, les utilise, s’immerge en elles pour les renverser. ”

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Par ailleurs, si elle semble être harmonie et liberté, si elle offre des capacités prodigieuses et si elle est source de sérénité, la voie n’est pas parfaite, et nombre de marchombres croient le contraire. C’est pourquoi Jilano l’enseignera à Ellana, pour qu’elle suive la voie sans s’aveugler-elle même.

“ La voie est envol. Mieux que des ailes, elle te fera découvrir la complexité du monde et la richesse qui vibre en toi, mais jamais elle ne te rendra parfaite. Tout au long de ta route, tu rencontreras des gens qui te surpasseront, qui grimperont mieux que toi, se battront avec plus d’efficacité, seront plus rapides, plus précis. Cela n’a aucune importance, car tu les respecteras et continueras à progresser. ”

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Le dernier élément que je trouve intéressant à traiter concernant la condition du marchombre se situe dans le dernier exercice que Jilano impose à Ellana avant de la libérer de son apprentissage. A savoir, grimper au sommet d’une haute montagne enneigée tout en étant enchaînée.

“Sa condition de marchombre était donc tributaire d’une simple chaîne d’acier ? Quelques maillons et elle perdait son identité ?
Un vent nouveau se leva en elle.
[…]
Elle était marchombre.
Libre ou enchaînée.
Valide ou blessée.
Jeune ou vieille.
Sa condition de marchombre prenait naissance bien au-delà des limites de son corps. Elle le transcendait, et si son corps était enchaîné, blessé, affaibli, brisé même, elle n’en demeurait pas moins libre.
Elle était marchombre.

Autres thèmes abordés

Avant de se concentrer sur la notion de liberté, j’aimerais accorder un temps à différentes réflexions qui surviennent dans ces livres et qui me paraissent intéressantes.

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Tout d’abord, concernant la notion du langage, Sayanel, un maître marchombre, fait une réflexion assez intéressante.

“ Les mots ne sont pas les seuls vecteurs d’information. Tout parle à qui sait lire, voir et écouter. Une façon de se tenir, un regard, une intonation, un geste, aussi anodin soit-il, sont autant de renseignements sur un être humain et ses aspirations. Même le rythme de sa respiration pendant son sommeil en dit long sur lui. ”

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Ellana pose une question pertinente, bien que personnelle, sur les relations sociales. En effet, après avoir perdu des proches, elle se demande : “Est-ce raisonnable de s’attacher aux gens alors qu’à tout moment ils pouvaient vous être arrachés ? ”

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Plus tard, en discutant sur la notion de compétition dans certains domaines, le fait de battre ses adversaires pour devenir la·e meilleur·e, Ellana fait une réflexion que je trouve très juste.

“ – Devenir la meilleure au monde ne te semble pas un objectif suffisant ? s’étonna Nillem.
– Non, parce qu’il est accessible et marque une fin, alors que la voie des marchombres est infinie. Si, en revanche, je cherche à devenir meilleure que moi-même, je ne m’arrêterai jamais. ”

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Et enfin, une discussion très pertinente sur l’existence, en général, entre Jilano et Ellana.

“ – Vous croyez aux fées ? s’étonna-t-elle.
– Tu crois bien aux trolls.
– Ce n’est pas pareil, se défendit-elle, j’ai rencontré un troll. Il m’a même sauvé la vie.
– Faut-il absolument voir les choses pour qu’elles existent ? demanda Jilano. Et cela signifie-t-il qu’avant que tu le rencontres, ton troll n’existait pas ? ”

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La liberté (le principe de la voie marchombre)

La liberté est la valeur fondamentale chez les marchombres. Fonctionnant en symbiose avec l’harmonie, elle est l’objectif de chaque marchombre. J’ai déjà abordé la question des limites de la liberté en fonction des contraintes imposées par la guilde, et qui au final ne sont pas de réelles contraintes. Il me reste donc trois points à aborder sur cette notion. La première a été soulevée par Ellana, faisant remarquer que si le principe même du/de la marchombre était la recherche de la liberté, par logique, cette recherche devient une obligation et si c’est une obligation, la voie marchombre est-elle vraiment libre ?

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La seconde est une réflexion de Jilano, lorsque son élève lui demande pourquoi la situation de l’Empire lui importe. Il répond : “La liberté n’induit pas l’égoïsme et il n’y a pas d’homme plus libre que celui qui agit parce qu’il pense ses actes justes.”

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Enfin, la dernière notion concerne un élément de la fiction. Pour expliquer brièvement, au fil de l’histoire, Ellana rencontre plusieurs hommes qui tombent amoureux d’elle et veulent qu’elle reste avec eux, elle finit par demander à Jilano pourquoi cela arrive, elle ne s’estime pas plus jolie qu’une autre et ne comprend pas pourquoi elle attire autant. La réponse qu’il lui offre est pertinente et concerne sa liberté.

“ – Tu es libre, Ellana, et cela crée comme une lumière autour de toi. Les hommes ne s’y trompent pas et cherchent à te capturer pour s’approprier cette lumière. Parce qu’ils croient, à tort, qu’elle les éclairera, parce qu’ils sont incapables de la trouver en eux et ne supportent pas l’idée de vivre dans l’ombre, parce que le réflexe de celui qui est cloué au sol a toujours été de tuer celui qui sait voler.
– Personne ne cherche à me tuer. Du moins pas ces hommes-là.
– Leur désir que tu les suives revient au même. Éblouis par tes ailes et parce qu’ils sont inaptes au vol, ils rêvent que tu les sacrifies pour eux. ”

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Conclusion et ouverture

Pour répondre à la problématique “ De quelle façon la construction par l’auteur de ce qu’il a nommé “marchombres” est une remise en cause du fonctionnement de l’être humain et de sa société, et en quoi ces marchombres sont plus libres que le reste de l’humanité ”, je dirais que les marchombres, de par leur fonctionnement et leurs valeurs morales, remettent beaucoup en question les comportements humains, leurs défauts comme leurs qualités, iels font de même pour beaucoup de principes de la société, le communautarisme, les règlements, les relations sociales et l’apprentissage. A travers son livre, Pierre Bottero offre au public une possibilité de prendre du recul sur des notions, et il permet aussi de nous ouvrir à la critique envers notre société, ou juste nous-mêmes, mais aussi envers sa création, ses personnages et son fonctionnement. En nous décrivant la voie des marchombres de façon si positive pendant de longs chapitres, il nous amène ensuite à casser cette image idéale en nous faisant relativiser, puis en nous permettant de comprendre que la perfection n’existe pas, ni dans la vie réelle, ni chez les marchombres. Un peu comme Jilano avec Ellana, il nous ouvre une voie. Et c’est cela, la liberté marchombre. Suivre notre voie.
En lisant et relisant cette trilogie, je me suis souvent demandé s’il était possible d’être marchombre dans la vie. J’ai retrouvé un extrait d’un texte de l’auteur qui répondait à cette question, et à mes yeux, il est très symbolique de laisser le créateur de cet univers conclure cet exposé, donc une ultime fois pour ce travail, je lui prêterai ma voix.

“A cette question, comme à toutes les questions, j’ai envie de répondre qu’il y a deux réponses. Celle du savant et celle du poète…
Le savant, raisonnable et posé, insiste sur le risque qui résulte d’une confusion entre littérature, surtout fantastique, et réalité. S’il sait la force des mots et celle des histoires, il considère qu’il y a bien assez de chemins dans notre monde pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’en inventer de nouveaux. Pour lui, le marchombre est un ami littéraire sur qui on peut s’appuyer mais à qui il serait vain de vouloir ressembler.
Le poète est plus ouvert. Conscient qu’escalader les plus hautes tours de cités improbables, arpenter leurs ruelles obscures avec la discrétion d’un rêve, chevaucher la brume ou parler au vent sont avant tout des exercices littéraires, il n’en conclut toutefois pas à l’impossibilité de devenir marchombre. Ayant assisté à l’envol d’Ellana, il répond que l’esprit prime sur le corps et que la quête des mots-clefs, liberté, équilibre, harmonie, respect, est universelle. Pour lui, si l’apparence du marchombre qui sillonne Gwendalavir est, par définition, différente de celle qui chemine parmi nous, la voie qu’ils suivent l’un et l’autre est la même.
Etre marchombre est-il possible ? Vraiment possible ?
Le savant a sans doute raison, mais il y a des jours où je me sens résolument poète. ”

Pierre Bottero


Analyse de Léa Bagros / Laiah. 1ère Publication en Juin 2018

 

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