Fan-Fiction : Le Dernier Bal de Gwendalavir – Yase

À l’occasion d’un concours d’Andarta Pictures, le studio d’animation qui planche sur l’adaptation en série d’animation de La Quête d’Ewilan, 39 Fan-Fictions ont été présentées au public avec pour thème l’Âge de Mort. Elles sont disponibles en lecture à cette adresse.

Nous vous présentons aujourd’hui la FanFiction qui a eu l’honneur de remporter le premier prix de ce concours (Récompensé par l’artbook sur l’adaptation).

Merci à YASE, l’auteur.e de ce texte, d’avoir accepté sa publication sur Marchombre.fr


Le Dernier Bal de Gwendalavir

La pluie au-dehors baignait la large salle du château d’Al-Vor dans une pénombre verte. Cristallisant à la lueur des torches dessinées sur les murs par quelque serviteur, l’alcool dans les verres des invités n’était pourtant pas synonyme d’allégresse, ce soir-là.

Un large manteau de fourrure sur les épaules, un jeune homme ondoyait à travers ses hôtes d’un pas lent, posant son regard clair sur l’assemblée.

Ces figures, drapées dans leurs plus beaux habits, étaient les personnes les plus puissantes de Gwendalavir. Seigneurs des fiefs au nord et à l’est du sien ; même la reine du Fief Ouest avait fait le déplacement suite à son invitation. Conversant à voix basse et anxieuse, les hauts dignitaires de tout le continent s’étaient réunis ici à son appel.

L’heure était grave. Les T’sliches se réunissaient de l’autre côté de la frontière montagneuse que représentait la chaîne du Poll.

Et depuis quelques jours, ils n’avaient plus reçu un seul message de leurs dessinateurs envoyés en espions. Incapable de comprendre les mouvements de l’Ennemi, le père du jeune homme, Seigneur du fief sud de Gwendalavir, avait consulté son conseil de guerre. La problématique était claire : les créatures tiraient en secret des ficelles pour préparer une attaque.

Sous quelle forme et comment, là demeuraient leurs doutes.

Mais alors que l’homme s’apprêtait à préparer la défense, il s’était effondré en plein conseil, sous les yeux horrifiés de ses généraux et de son fils. L’homme était mort, laissant son fief dans le désœuvrement le plus total.
Remontant les mosaïques lumineuses vers l’estrade dressée pour son discours, Heran Ril’Haavon serra les dents. Seul à la barre de son royaume, le jeune homme n’avait pas le choix : pour résister aux incursions incessantes de la puissance T’sliche, il faudrait s’allier avec les autres entités politiques de Gwendalavir. Toutefois, les différentes seigneuries, ainsi que le pays Faël étaient loin de vivre en parfaite harmonie pour autant, et la peur des T’sliches, quoique parfaitement compréhensible, figeait quelque peu les débats politiques.

Triompher contre leurs ennemis était presque un rêve lointain, à leur échelle. Mais ils ne pouvaient se permettre de rester sans agir devant une menace aussi grande.

La corne tonna comme il montait sur l’estrade.

— Son Altesse, le Seigneur Heran Ril’Haavon, l’annonça son page.

Le jeune homme lui fit signe qu’il n’avait plus besoin de lui, et balaya l’assistance d’un regard vif. Seigneurs, chefs militaires, et membres de la plus haute noblesse de Gwendalavir, tous étaient suspendus aux lèvres du jeune homme, qui prit la parole au terme d’une longue seconde.

— Mes chers amis, commença-t-il, merci d’avoir répondu si vite à mon invitation. Celle-ci, aussi rapide soit-elle après l’annonce de la mort de mon respectable père, le Seigneur Ril’Haavon, est toutefois motivée par ma plus grande détermination.

Ses yeux clairs parcouraient l’assemblée. Dans leurs vêtements de fêtes, tous illuminés et creusés par la lumière des mosaïques au sol, les visages graves de ses pairs le dévisageaient avec inquiétude.

— En effet, vous n’êtes pas sans savoir que les T’sliches sont en train de déplacer leurs pions. Les incursions raïs se font de plus en plus importantes au nord, et nous devons nous préparer à une attaque d’envergure dans les mois à venir.

Au centre des convives, une femme attira son attention. A peine plus vieille que lui, les dentelles
géométriques de sa robe colorée faisaient ressortir la douceur de ses traits, son visage masqué
d’un voile.

Le regard encourageant de l’invitée figea le jeune homme, qui peina à détacher ses yeux d’elle. Il se força toutefois à reprendre :

— Les T’sliches semblent plus puissants que jamais, suffisamment pour neutraliser tous les espions alaviriens que nous avions envoyés là-bas. Mes amis, je vous ai rassemblés ce soir pour vous proposer d’unir nos forces : qui sait ce qu’ils nous réservent, et dont nous devrons nous défendre.

Portés par son discours, ses hôtes prirent toutefois le temps de la réflexion. Effectivement, allier les meilleurs dessinateurs et guerriers des territoires humains et faëls restait peut-être leur seule chance de survie. Les T’sliches, trop fourbes et étranges pour être compris, représentaient une bien sombre menace.

— Mettons les meilleurs combattants de tout Gwendalavir à l’œuvre de notre défense. Pour ceux qui me suivront, profitons de votre présence ici pour commencer les préparatifs dès demain. J’ai conscience que cette organisation est rapide, mais elle ne sera aucunement précipitée : les T’sliches sont à nos portes, et nous devons nous y préparer avec discernement.

Le silence tomba sur la salle, pesant désagréablement sur les convives.

Il disait vrai, mais les forces de l’ennemi étaient si impressionnantes, aux dires de leurs espions respectifs … Une simple alliance suffirait-elle ?

Peut-être n’y avait-il plus que ça pour les sauver.

Un homme de haute stature au visage barré d’une large cicatrice s’avança d’un pas hors de la foule. Général des armées du Fief sud, Gerth Vayan avait travaillé avec le père du garçon tout au long de sa vie. Les T’sliches craignaient le tranchant de l’épée que l’homme maniait à la perfection.

Et repoussant sa cape, il s’agenouilla devant Heran.

— Je fais ici serment de fidélité au jeune Seigneur, déclara-t-il. Il a raison : nous allier est notre seule chance face à l’ennemi.

La confiance que plaçait le général en ce garçon eut raison des derniers doutes que certains pouvaient nourrir. Le jeune homme avait beau ne pas être très impressionnant, il était déterminé à protéger les siens, à quel coût que ce soit.

À la suggestion du représentant Faël présent ce soir-là, ils jurèrent sur la Flèche : la pratique, quoi qu’assez surprenante dans une cour alavirienne, était une tradition si importante aux douces pupilles de chat de l’homme qu’Heran n’osa pas prendre le risque de l’incident diplomatique. Les conversations et la fête reprirent, à peine moins tendues qu’avant le discours du maître des lieux.

Le cœur encore battant de sa prise de parole, le jeune homme se fondit avec peine dans la foule, sans cesse arrêté par un confrère ou une militaire au passage. Se réfugiant dans un coin de mur, il soupira, épuisé.

Repousser la menace était sa seule priorité, et ce, aux dépens de ses heures de sommeil…

— Vous fuyez la fête, monseigneur ? lui demanda une voix amusée.

La jeune femme qu’il avait vue pendant qu’il parlait se tenait devant lui, et lui offrit sa main.

— Peut-être. Mes excuses, puis-je vous demander votre nom ?
— Je suis Sylt Gayath. Mon père n’a pu se déplacer, et m’a envoyée à sa place.

Il hocha la tête : il avait également contacté des bourgeois comme ce grand marchand d’Al-Chen, dont il espérait certains financements pour leur opération.

— J’ignorais qu’il avait une fille … et aussi ravissante, tenta même le jeune homme.

Touchée, elle cacha pudiquement un rire, avant de se mettre nerveusement à jouer avec l’incroyable tissu de sa robe. Probablement un Dessin, celle-ci reprenait dans sa facture les motifs des papillons les plus communs en Gwendalavir ; cependant, les volants coupés de motifs géométriques prenaient toutes les teintes à la fois. Dans les lumières vacillantes, la jeune femme faisait figure d’apparition féérique.

Et pourtant, la magie, ou du moins, le Don, était une chose admise pour les alaviriens.

— Merci. Pour être parfaitement honnête, je tenais à vous manifester mon admiration : s’attaquer aux T’sliches aussi vite après le décès de votre père, cela doit vous coûter.

Heran hocha tristement la tête.

— Des milliers de personnes sont en danger. Mes problèmes familiaux ne doivent pas me retenir de protéger ceux qui en ont besoin.
— C’est très courageux,

Comprenant que le sujet restait difficile à aborder, elle laissa glisser son regard vers les quelques invités qui valsaient sur le dallage lumineux.

— Apprécieriez-vous d’aller danser un moment ?

Il n’aurait pas osé le lui proposer. Prenant sa main, ils se fondirent parmi les danseurs, et oublièrent un instant aussi court soit-il que les heures de Gwendalavir étaient comptées.

°°°

Ils passèrent la porte en riant, après être enfin parvenus à s’esquiver de la fête le plus discrètement possible. Ayant légèrement trop bu, Heran retira le gilet brodé qu’il portait pardessus sa chemise, délaçant ensuite les lanières de cuir qui retenaient son uniforme d’une main experte. Ses bras libres, il garda chausses et chemise avant de se tourner vers la jeune femme, qui l’attendait, appuyée au montant du baldaquin, en le fixant d’un œil provocateur.

Les volants iridescents de sa robe scintillaient dans la pénombre ; seules quelques bougies allumées d’un passage en coup de vent dans les Spires leur valaient de la lumière.

Ils ne remarquèrent pas qu’un importun les observait, caché dans l’ombre du bureau.

Heran l’emporta en riant contre lui, volant un baiser sur des lèvres qui le lui rendirent aussitôt. Progressivement, le lit fut recouvert de tissu en ailes de papillon, déployant couleurs et lumières irisées sur les draps en toile rêche. Après quelques minutes de rires et d’étreintes maladroites, la jeune femme le renversa sur le lit en lui prenant un baiser.

Il se laissa submerger par ses caresses, sentant lentement ses doigts glacés ouvrir les lanières de
sa chemise. Fermant les yeux une brève seconde, il frissonna de plaisir.

Lorsqu’un contact autrement plus froid que celui de ses doigts effleura sa gorge.

Une longue lame, où dansait la flamme des rares bougies autour d’eux, éclata dans l’obscurité. Le simple contact du métal sur son cou y avait fait couler du sang : cette arme était un Dessin extrêmement puissant. Tétanisé, Heran entrouvrit la bouche, tandis que son esprit carburait à toute vitesse pour trouver une solution.

Seule une question trouva le chemin de ses lèvres.

— Pourquoi ?
— Petit cadeau de nos amis les T’sliches, Votre Altesse.

Une Mentaï, une Mentaï au château, et il s’était fait berner si facilement …

Lentement, le visage de la femme changea : comme on efface un trait de crayon d’un coup de gomme, le masque tomba, se délitant autour des traits pourtant si harmonieux qu’elle avait endossés jusque-là.

Une toute petite voix retint un cri.

Évitant la vision du couteau sur sa gorge, le jeune homme tourna brusquement la tête à ce bruit, alors suivi du léger frottement d’un pied nu sur les dalles en pierre.

Deux pupilles claires, exactes répliques des siennes, croisèrent son regard. Cachée sous un bureau, sa petite sœur les observait, figée de terreur. Le tissu de la peluche serrée sur sa poitrine était mis à rude épreuve par ses petites mains. Elle les épiait depuis le début.

Il tendit la main vers elle, mais n’eut qu’à peine le temps d’ouvrir la bouche.

— Et longue vie au roi, susurra la femme avec un sourire.

La fillette écarquilla les yeux, et fit un bond de côté lorsque la tête de son grand frère roula près d’elle au sol. Atteignant le bas de sa tunique, la jugulaire incandescente du jeune homme, de ce qui restait de ce visage dur mais protecteur, empourpra immédiatement le tissu blanc. Incapable de crier, l’enfant frissonnait d’horreur.

Jamais elle n’aurait dû se trouver ici. Jamais elle n’aurait dû voir cela.

— Tiens, qui avons-nous là ?

Identifiant la petite, la Mentaï sourit. Elle lui épargnait du travail, en se présentant toute seule face à elle …

La fillette ne respirait plus, son regard fixant sans ciller le visage de cette femme, et sa main, cette main rougie du sang de son frère qu’elle approchait d’elle pour saisir ses cheveux. Suspendues, musique et exclamations d’ivresse bourdonnaient dans ses oreilles. L’enfant, saisie par une terreur indescriptible, ne put que fermer les yeux, serrant sa peluche dans ses bras en dernier et vain rempart.

Fondant sur elle, la main de la Mentai se referma comme les serres d’un aigle sur sa faible proie.

Mais jamais la poigne de la femme ne put l’atteindre.

Le frisson du vent dans les hautes herbes finit par la tirer de sa torpeur. L’air chargé de sel et de poussière caressa son visage. Un rayon de soleil, d’une chaleur qu’elle n’aurait plus cru pouvoir sentir, baigna dans son voile le regard qu’elle rouvrit. Ses paupières exsangues, qu’elle avait fermées si fort, battirent en troublant le silence.

Le bourdonnement n’avait pas cessé, mais c’était maintenant celui des insectes qui frôlaient les plantes gorgées de pluie.

Abasourdie, elle déglutit, et embrassa des yeux le lieu autour d’elle.

Les nuages, bas et menaçants fondaient vers la mer, portés par un vent fluide et rapide. La lumière de l’astre filtrait à travers eux, jetant ses rayons obliques mais d’une chaleur inouïe sur le cercle de dolmen au centre duquel elle se trouvait.

Un papillon d’une étrange simplicité se posa sur le bout de ses doigts, tandis qu’elle tendait la main vers la mer, se demandant comment il était possible qu’elle ait pu faire un tel miracle.

— Qui es-tu ? une voix lui demanda-t-elle soudain.

La petite fit volte-face si vite qu’elle se prit les pieds dans sa tunique, et bascula en arrière. Un jeune homme, l’attrapant par le bras, la retint dans sa chute.

Elle fondit en larmes, transie de peur et d’incompréhension.

— Chut, viens-là ma grande, du calme, c’est fini …

Saisi par la terreur sans borne qui émanait d’elle, le jeune homme la prit dans ses bras, et la berça un long moment. Qui était cette enfant, et de quoi avait-elle eu si peur ?

— Je m’appelle Keith, lui dit-il quand ses pleurs se tarirent enfin. Et toi ?
— Meria, bredouilla la petite. Meria Ril’ …

Des larmes reprirent leur course sur ses pommettes encore humides. Il y avait quelque chose qu’elle avait perdu, un souvenir si fragile et si proche qui pourtant lui échappait déjà. Peut-être était-ce le choc du voyage pour une si petite fille, peut-être la violence de la scène à laquelle elle assistait à peine quelques secondes plus tôt. Mais à ce moment-là, la petite Meria avait perdu jusqu’à son nom.

Gwendalavir n’était peut-être qu’un rêve, après tout …

— Et d’où viens-tu ?
— Al-Vor …

Ne comprenant pas ce qu’elle voulait dire, il se leva, et jeta un regard sur l’immensité du paysage qui leur était un magnifique écrin.

— Je vais te ramener avec moi au village. Tu ne peux pas rester seule.

Le cromlech, dressant ses pierres au sommet creusé par l’érosion autour d’eux, le narguait. Cette fillette était-elle une fée de légende, une de ces créatures dont les contes de sa région peuplaient les landes et montagnes de cette terre qui était la sienne, et qui dans un futur qui le dépassait, porterait le doux nom d’Irlande ?

La poussière dansait dans le silence relatif de la forêt.

Meria lâcha sa main, et courut vers le centre du cromlech, serrant fort de sa petite poigne la peluche qui l’avait suivie dans son Pas sur le Côté. Fermant les yeux, elle se jeta dans l’Imagination, faculté qui, chez elle, était innée.

Mais à l’entrée des Spires, elle se trouva bloquée. Elle n’était pas assez forte. Son Don n’était pas suffisant.

Et malgré ses tentatives désespérées, il ne le serait jamais pour la ramener chez elle.

°°°

Les nuages défilaient. Il se mit peut-être à pleuvoir sur le trajet. Le roulement inégal de la carriole berçait l’adolescent qu’il était. Se laissant hypnotiser par le rythme entêtant de cette nature flottant autour de lui, il leva les mains.

Un frisson parcourut ses doigts abîmés par les travaux de ferme. Un souffle de vent plus fort que la tempête balaya brusquement la route, tétanisant les chevaux.

Dans le ciel, les nuages venaient d’être subitement repoussés à l’autre bout du continent.

— Merwyn, qu’est-ce que tu as encore fait ?
— Moi ? demanda-t-il d’un ton farceur à son amie Morgane.

La jeune fille le tança du regard, forçant les chevaux à reprendre la marche.

— On ne commande pas aux nuages, tu as de bien drôles d’idées, rit-il en se rallongeant dans la paille pour sonder le ciel de son regard rêveur.

Doucement, il se plongea à nouveau dans l’Imagination, laissant la chaleur des Spires envahir son corps et s’y promenant lentement, il emprunta une route qui lui était inconnue jusqu’alors. Au bout de celle-ci, une porte métaphysique bloquait le passage.

Intriguant, se dit Merwyn. Et têtu qu’il était, le jeune homme décida de résoudre son énigme.

Des jours durant, il s’escrima sur le battant aux mécanismes complexes, essayant tour à tour toutes les idées qu’il pouvait avoir. Il n’avait jamais rien vu de tel dans son monde, et ignorait qu’il y en avait un autre.

Les gens, ici, trouvaient étrange de pouvoir manipuler le temps comme bon lui semblait. Étrange ne voulait cependant pas dire répréhensible pour ses compatriotes ; toutefois, avec la présence de plus en plus insistante des légions romaines de l’autre côté de la mer, il fallait faire profil bas.

À force de tentatives, il finit par aller trouver la chamane qui l’avait élevé. La femme avait, disait-on plus de cent ans ; mais celle-ci accueillait ces idées comme de légères plaisanteries. Et Merwyn savait qu’il tenait ses pouvoirs d’elle : aurait-il pu en être autrement, alors qu’il était son petit-fils ?

— Grand-mère Meria, j’ai une question, l’avait-il interrogé avec son manque de tact habituel. Je me promenais dans l’Imagination, comme tu l’appelles, et j’ai trouvé une porte.

Lorsqu’elle entendit cela, la vieille chamane laissa tomber le bol qu’elle tenait.

— Une porte, dis-tu ?
— Enfin, ça y ressemble : un grand panneau en métal, tout orné de formes géométriques. Je n’avais jamais vu ça. J’ai essayé de l’ouvrir, mais je ne sais pas comment faire.
— Montre-moi.

Accompagnant alors sa grand-mère dans les Spires, il la guida sur cet étrange chemin qu’elle n’avait jamais emprunté depuis cinq-cents ans qu’elle vivait ici. Petite fille, elle avait été l’un des plus grands espoirs de ses maîtres, très douée elle-même dans l’art du Dessin. Mais le verrou T’slich avait finalement bloqué ses capacités, comme celle des autres.

Merwyn, lui, ne savait pas que c’était un voyage impossible à accomplir. Et il l’avait donc fait.

Avec un sourire que personne ne put voir, la vieille femme effleura du bout des doigts cette porte qui lui rappela brusquement un temps très, très lointain.

Les temps boiteux d’une valse étouffés par les pierres du couloir.

Lorsqu’ils revinrent à eux dans la maison de chaume, Meria sourit à son petit-fils. Elle était trop vieille pour l’accompagner, et sa vie était ici, maintenant. Mais peut-être que lui se plairait à voir plus loin que les côtes d’Irlande rongées par la menace des émissaires romains.

— Écoute-moi bien, lui dit-elle alors, s’assurant de lui transmettre les rares souvenirs qu’elle conservait de sa petite enfance. Il y a de l’autre côté des choses plus dangereuses encore que tu ne pourrais l’imaginer. Je suis trop vieille pour t’y suivre et t’aider, mais j’ai confiance en ce que tu sais faire.

Inquiet, il la prit dans ses bras. Ç’avait été beaucoup à admettre pour aujourd’hui seulement…

Décidant de ne pas prendre ce voyage à la légère, il écouta scrupuleusement les instructions de Meria, et les descriptions brumeuses qu’elle lui fit de ses souvenirs. Durant plusieurs semaines, elle lui raconta ce que les lambeaux de sa mémoire d’enfant choquée par le drame avaient pu retrouver en cinq-cents ans d’existence sur la terre des hommes.

— Je ne me souviens pas bien de cela, finit-elle, mais tu as un nom, là-bas. Ril’Avalon…

Vint le jour du départ. Merwyn passa saluer la vieille femme. Celle-ci l’enlaça, fière de son petit garçon.

— Je n’ai plus trois ans, grand-mère, râla Merwyn pour la forme.

Elle rit, et l’accompagna jusqu’aux portes des Spires. Il ferait toutefois le reste du chemin seul.

Lentement, Merwyn vit la silhouette de sa grand-mère disparaître dans le brouillard.

Il inspira.

Et lentement, il imagina une clef qui pourrait ouvrir un si ferme verrou. Avec un grincement intangible, la porte bascula.

°°°

Les rênes de la charrette abandonnée sur le bord de la route cognaient à rythme régulier dans la boue, lorsque le vent faisait claquer le cuir au gré de ses caprices. Les bêtes qui la tractaient s’étaient enfuies.

Le cocher n’avait pas eu cette chance.

Les bottes de Merwyn s’engluèrent dans un liquide épais et visqueux. Du sang. Et suivant les traces rouges qui entachaient l’herbe grasse, il détailla du regard les courbes insensées d’une immense créature écailleuse dont les griffes interminables tordaient le corps du malheureux cocher. Sa chair craquait désagréablement sous les mandibules adroites de la chose.

Merwyn saisit immédiatement ce que sa grand-mère avait voulu dire par « danger ».

Calmement, il bondit dans les Spires et fit apparaître un large filet de pêche, comme ceux qu’il utilisait au village, à l’exception que celui-ci était piqué de fines mais menaçantes aiguilles. Provocateur et certainement trop intrépide, le jeune homme sourit :

— Et si nous dansions, cher T’slich ?


YASE

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