simplement le fait d’agir sans en produire1« […] en aucun cas pour dominer les autres » Pierre BOTTERO, Le Pacte des marchombres T1 : Ellana, Paris, Rageot, 2006). C’est ce qui rend le Pacte si difficile à respecter, et ouvert à un certain nombre d’interprétations.
Bases : Du conflit au système de domination
Ici beaucoup de banalités que réexposer ne fait pas de mal. Je vais exposer mes définitions de l’agression, du conflit, et de la domination. Dans cette partie préliminaire au bilan des dominations présentes dans le PdM, je vais faire appel à des concepts vus ailleurs, non-explicités dans la trilogie, pour pouvoir revenir au texte avec l’éclairage de ces concepts.
Je ne vais pas tout sourcer non plus car ce serait un trop long et immense travail. J’écris cette partie juste pour qu’on se mette d’accord sur les définitions des termes.
Le conflit n’est pas une agression ?
Quelles violences relèvent de la domination, et lesquelles sont légitimes ? Cela me semble un bon point de départ que de nuancer les différents types de conflits et de les séparer de ce qui relève de l’agression. Pour la suite de cette série d’article, je définis l’agression comme ce qui relèverait de l’acte « gratuit » ou premier de domination ; des violences nées d’intérêts personnels par exemple, qui résulteraient d’un résultat positif pour une minorité, et négatif pour les autres ; une action qui prive de nombreux possibles à un autre individu ou un groupe.
Le conflit, dans cette optique, serait l’enchaînement qui suit l’agression ; la riposte de l’agressé, qui ne veut pas voir son agentivité (capacité de faire, de choisir) diminuée. Il désignerait également le cas de deux partis qui se disputeraient une chose, ressource, pouvoir ou idée dont la possession résulterait d’un pouvoir de domination sur l’autre.
La méthode DARVO* (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender, ) est très efficace pour faire penser que celui qui « démarre » le conflit est agresseur, alors qu’il est en réalité victime (souvent, le conflit était bien antérieur sur d’autres violences, juste d’ordre différent).
Les agressions construisent la domination
L’agression prive à divers degrés la victime de son agentivité ; c’est-à-dire de sa capacité à faire des choix, à avoir des possibles. Cela concerne principalement les besoins vitaux, mais pas que.
Voler un inconnu qui n’a pas de moyens le prive de possibles (à commencer par la santé), tabasser sa cible quotidienne au lycée la prive de possibles, crée des traumatismes. Harceler prive de possibles ; empêche le bon développement et l’épanouissement. Gérer ses relations par la coercition prive ses proches de possibles. Etc.
Si tant est, bien sûr, que ces actes ne sont pas des tentatives, des moyens de mettre fin à une domination plus forte qu’exercerait la victime (ça, si vous avez suivi, c’est comment je définis le conflit !) ; dans ce cas, la violence répond au besoin de stopper d’autres violences et de retrouver de l’agentivité.
On différencie généralement l’agression de la domination par son degré de répétition et de gravité. L’agression serait l’instant court et ponctuel ; sa répétition ou sa gravité peuvent former la domination, puisqu’il y a alors un assujettissement d’une personne à une autre. La victime est considérée comme objet (un jouet) par son agresseur ou un système (contrairement aux violences qui répondent à des dominations, qui elles, visent à reprendre de l’agentivité, à redevenir sujet de sa vie).
Un système de domination
Dans cet optique de définition, un système de domination est alors un ensemble de normes, de règles, de dominations inscrites profondément dans la société à tel point que nos institutions les favorisent et les défendent.
Le patriarcat, la classe sociale, le racisme, le validisme et l’âgisme sont parmi les plus gros systèmes de domination, puisqu’ils marginalisent, précarisent, violentent la majorité des gens par un ensemble structuré d’agressions : l’exploitation des corps (sexuelle, pour le travail, la guerre ou autre), les VSS, le rejet et la répression des luttes. Des agressions que ne subissent pas ou dans une mesure incommensurablement plus faible les plus privilégiés ( hommes riches hétéros cis blancs valides de 45 ans).
Actuellement, les systèmes de domination sont intriqués ; si la pauvreté des masses permet au capitalisme une réserve de travailleurs pauvres prêts à accepter n’importe quel travail, le patriarcat invisibilise le travail de 50% des individus et silencie les VSS ; le racisme, déshumanisation par excellence, est créé de toutes pièces pour justifier l’esclavage ou ses formes modernes (c’est bien plus que de la xénophobie). Ceux jugés inaptes à la production dans ce système sont jetés : jeunes, vieux, ou en moins en bonne santé. Bienvenue dans le capitalisme néo-libéral.
Le spectre des dominations est vaste, faire partie d’une classe marginalisée n’implique pas l’absence de privilèges sur l’ensemble du spectre.
Fin des banalités
« Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Hélder Pessoa Câmara2↓Hélder Pessoa Câmara « Spirale de la violence », Paris, DDB, 1970
Les dominations dans le Pacte des Marchombres
Les agressions présentées dans le PdM sont multiples, et nombre d’entre elles correspondent à des systèmes de domination. Les agressions sexistes que subissent Ellana et Lahira sont des exemples de ces dominations. On peut également penser à la domination des Ts’liches, qui ont asservi les humains, ou encore à la domination de l’Empire, qui contrôle par la propagande la population (cf. le tournoi d’Al-Jeit), de la société de classes (Al-Far vit encore dans la pauvreté). Enfin, pensons aux agressions des mercenaires, des envoleurs (chasseurs de marchombres), dont le but affiché par Nillem est la quête du pouvoir ultime de toutes choses, passant par l’annihilation des marchombres. De manière extradiégétique, on peut également constater que le texte, par ses représentations du couple, forme une pression à l’hétérosexualité et au couple.
Comme l’a relevé la chercheuse Zoé Spartacus3↓ Zoé SPARTACUS, Salim, un personnage inédit en littérature ado in LEVÊQUE, Tom, Sur les traces d’Ewilan : l’héritage de Pierre Bottero, Paris, Rageot, 2023, d’autres dominations comme le racisme sont inexistantes en Gwendalavir, habitué aux peaux sombres, là où elle reviennent de plein fouet sur Salim dans les passages dans notre monde. un code de l’utopie.
« Je n’essaie pas de faire passer de messages dans mes livres mais, comme je les écris avec ce que je suis, ils contiennent cependant une part importante de moi-même et quelques-unes des certitudes qui m’habitent. Parmi celles-ci, la conviction que le racisme est un mal épouvantable contre lequel nous devons tous nous élever. »
Pierre Bottero, Ewilan.com4commentaire pour le site Ewilan.com, 26 Janvier 2007, archivé par nos soins https://marchombre.fr/Up/Archives/Ewilan-com/votre_avis/Periode-C10.html
Le Pacte, une éthique de la violence
De l’autodéfense…
Si le marchombre cherche à ne jamais participer aux dominations (cela enfreindrait le Pacte), le marchombre va plus loin : il n’est pas impuissant pour autant face aux dominations ; il les visibilise comme des contraintes qui agissent sur lui, et tente de s’en émanciper. D’où la culture de l’autodéfense et de la lutte collective contre les dominations.
Pierre Bottero, Les Interviews de Jack Maldosh 5[Ewilan.com], Archivé par nos soins : https://marchombre.fr/texte-inedit-les-interviews-de-jack-maldosh/
… mesurée à l’aune de l’agression
Dans sa réponse aux agressions, nous l’avons acté dans l’article 1, le marchombre ne prône ni la non-violence, ni la violence en soit, ni la neutralité. Il vise la fin de l’agression-domination et pour cela le moyen adapté à chaque situation. Sa limite est la prise de position dominante. Le marchombre ne recherche pas le pouvoir, mais bien des puissances d’agir. Plusieurs scènes du suggèrent que le marchombre procède d’une éthique de la violence ; un code moral qui l’empêche de verser dans la domination et l’oblige en toutes situations à rechercher la réponse proportionnée.
‘est ce que suggère la leçon qu’offre Jilano à Ellana avec la mort de Salvarode. La vengeance, surtout dans une perspective aussi définitive que le meurtre, n’apporte rien à Ellana, ne lui rend ni ses proches tués, ni une liberté ou puissance d’agir véritable. La divulgation de la trahison de Salvarode à la Guilde était même une mesure qui délitait déjà son potentiel de nuisance et de domination d’autrui. ‘acte d’Ellana est jugé superflu par Jilano et la narration. Ellana ne recommettra pas avec Jorune ce qu’elle considère comme une erreur.
Dans Les Mondes d’Ewilan et La Prophétie, Ellana met en place des solutions de mise en dérision des discriminations sexistes qu’elle subit, dans les tavernes notamment. Le couteau n’est sorti que pour se défendre physiquement face à des attaquants entraînés, les poings suffiront pour les autres cas. Le chant marchombre répond à nombre d’autres situations ; étayant la diversité et l’efficacité des techniques marchombres à répondre de manière proportionnée.
« Frappe la première », cette phrase de Jilano précédant l’agression d’Ellana lors de l’Ahn-Ju par Jorune indique également que la notion de légitime défense ne se limite pas à l’immédiateté d’une menace directe. Se défendre face aux dominations nécessite de prendre des mesures non seulement de différentes natures, mais aussi dans différentes temporalités ; il faut connaître le temps du bouclier pour le fendre.
Le Pacte, un engagement ambigu
« L’engagement à n’utiliser ses pouvoirs que pour progresser sur la voie et en aucun cas pour dominer les autres. Le conseil est là pour rappeler la règle. […] Le Pacte est la lumière qui éclaire la voie des marchombres. »
PdM T1 – P247
Il est important de mentionner ici que l’engagement des marchombres garde une forme d’ambiguïté (le marchombre s’engage à ne pas utiliser ses capacités pour produire lui-même de la domination, à avoir une responsabilité dans celles-ci), mais il ne s’agit pas d’un engagement anarchisant visant à l’abolition générale des dominations. Ce qui génère fondamentalement des situations où le marchombre, n’agissant pas alors qu’il aurait pu le faire, laisse faire et favorise des dominations par son choix d’inaction. Un choix d’inaction reste un choix, et le marchombre a alors une responsabilité. Cette situation est-elle une ligne de rupture du Pacte ? Quelle part de choix et de responsabilité un individu a-t-il réellement dans ses inactions ?
C’est le genre de questions qui m’intéresse véritablement à titre personnel : éliminer autant que possible ma responsabilité dans les dominations, y compris celles induites par mon inaction. Mais ici, dans une perspective de travail sur le collectif du Cercle marchombre, je souhaite me contenter dans cette suite d’articles de proposer un débat autour de points moins complexes : pointer et éliminer des engagements explicites en faveurs des dominations, engagements qui enfreignent de manière très frontale le Pacte. Afin qu’on débatte des bases minimales de celui-ci, notamment avec les deux articles suivants.
Les autres implications du Pacte, plus ambiguës et sujettes à débats, typiquement sur la responsabilité de l’inaction, sur les questions de justice intracommunautaire, je les laisse ouvertes pour plus tard, bien que je tienne à en dire un rapide mot pour terminer cet article.
Limites et paradoxes de la réflexion dans le PdM
Les contraintes
Dans le PdM, on peut observer une espèce de renversement autour de la notion de contrainte.
Pour le marchombre, l’Espace Marchombre a pu établir ici7↓ Collectif, Définir le Marchombre, Marchombre.fr, 2024. https://marchombre.fr/i-definir-le-marchombre/#Art1-I-A-Liberte que la manière de dépasser les contraintes du monde, les rendre sans effet, (être libre en somme), est de jouer avec elles, à l’image de la rivière. L’opposition n’est jamais frontale. La démarche première n’est pas d’agir sur la contrainte, mais de l’empêcher de faire effet sur lui. Car la philosophie marchombre semble partie perdue d’avance en pensant la contrainte comme fatalité, inévitable : le marchombre cherche donc à la contourner plutôt qu’à l’anéantir.
Ce n’est que lorsque la possibilité d’agir sur la contrainte apparaît concrètement aux marchombres (l’emplacement de la cité du Chaos par exemple), qu’ils se décident à agir collectivement sur cette contrainte pour l’anéantir définitivement.
Les marchombres auraient pu ne pas attendre que Destan soit enlevé pour chercher l’information, la chercher d’eux-mêmes et s’organiser bien avant. Le fait de partir de l’a priori qu’ils n’y peuvent rien à part s’en protéger les empêche de prendre position en faveur des dominés dans bien des situations.
Neutralité Chaos-Harmonie ? L’interventionnisme
« La voie du marchombre évite les notions de bien et de mal. Seule compte la liberté. » PdM T1 E – P247
La dichotomie Harmonie-Chaos prend racine dans la fantasy d’après-guerre (Le Cycle d’Elric8Michael Moorcock,Le Cycle d’Elric T8 – Stormbringer, [1965], trad. Franck Straschitz, Paris, Éd. Presses Pocket, 1984, par exemple), qui métaphorise les enjeux de la 2nde GM, notamment en plaçant du côté du Chaos démons et programmes politiques autoritaires. Dans le Cycle de Pierre Bottero, le manichéisme n’est pas non plus déjoué : les méchants restent du côté du Chaos, et les gentils du côté de l’Harmonie ; il y a un classement de valeurs entre ces deux pôles et une hiérarchisation de celles-ci opérée par la narration. La dichotomie Harmonie-Chaos clame un transfert du moral, du politique vers la philosophie, l’ontologie et l’ordre cosmique du monde ; mais à mon sens, appuyé d’une lecture « contre l’auteur »9Voir à ce sujet : Sophie RABAU, Lire contre l’auteur, coll. Essais et savoirs, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 2012. URL : https://shs.cairn.info/lire-contre-l-auteur–9782842923495?lang=fr., ce transfert est contredit par les faits diégétiques, notamment par le fait que la narration place le Chaos du côté des antagonistes et du mal, combattu par les marchombres.
Le statu quo
Cet individualisme conduit donc les marchombres à opter régulièrement en faveurs de statu quo face aux dominations, comme par exemple à ne pas prendre parti lorsque l’Empire est mis en défaut pour ses dominations (les marchombres ne se révoltent jamais contre l’Empire), et d’un autre côté, à prendre parti pour lui lorsque celui est menacé pour pire encore que lui (les mercenaires du Chaos).
De ce constat d’une brique libérale dans l’œuvre autour de l’Empire, naissent des réflexions autour des lignes de rupture paradoxales du Pacte au sein de l’œuvre, faisant de celui-ci une source de débat quant à ses implications.
Conclusion
L’existence du Pacte semble impliquer l’application pour les marchombres d’une éthique de la violence, où celle-ci n’existerait pas pour elle-même mais dans l’unique but de mettre fin aux dominations. Une violence qui vise sa propre fin.
L’État constituant un paradoxe important dans les livres, fondamental dans la compréhension des implications du Pacte, il m’a semblé nécessaire de lui dédier mes articles suivants. L’un des buts sera de comprendre quelles sont les différences entre l’Empire alavirien et notre société, et quelles implications sur le Pacte ces différences ont.
Je m’attacherai plus à dégager quels sont les engagements en faveur des dominations très explicites, plutôt que les lignes de rupture subtiles du Pacte, plus sujettes à débat, afin de construire des acquis consensuels pour nos collectifs.
PS : Merci à la team de relecteurices.
Sources & référencesCorpus et œuvres fictionnelles citéesPierre BOTTERO, La Quête d’Ewilan T2 : Les Frontières de Glace, Paris, Rageot, 2003 Ressources sur les dominations– Jennifer Freyd, tous ses travaux sur la méthode DARVO https://www.jjfreyd.com/darvo Ressources, recherches et essais sur Bottero et la littérature– SPARTACUS, Zoé, Salim, un personnage inédit en littérature ado in LEVÊQUE, Tom, Sur les traces d’Ewilan : l’héritage de Pierre Bottero, Paris, Rageot, 2023 |
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