Relecture Politique du Cycle de Gwendalavir

Contexte de relecture…

Étant jeune, j’ai torché et re-torché à n’en plus finir le Cycle de l’Ailleurs, en particulier Le Pacte des Marchombres, puis, overdose pointant son nez, j’ai arrêté. Le temps passe, d’autres lectures me happent, je me détache du Maître. Je prends du recul par rapport à cette œuvre qui m’a construite, accepte nombre de critiques à son égard. Je reçois par ailleurs de nouvelles claques avec d’autres auteurs : La Horde du Contrevent, À La Croisée des Mondes. Pierre Bottero est dans mon cœur, en inspiration, mais je n’en suis plus un fan, j’ai pris mon envol littéraire et dans ma vie. Je n’y ai plus touché pendant près de sept ans.

Jusqu’à ce que, confinement oblige, je trouve enfin le temps et le courage de me replonger dans ces textes… Voici les interprétations que j’en ai tirées, sur ce que j’avais manqué auparavant.

Mais avant de pousser plus loin cette analyse du Cycle de Gwendalavir, nous présentons, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, l’ouvrage dans cet article : le-pacte-des-marchombres.

Enfin, je vous conseille tout de même de lire vivement l’œuvre avant cette analyse, qui risque de biaiser toute première lecture ultérieure.


Relecture non manichéenne des Quêtes d’Ewilan

Parmi les critiques qui sont faites à Pierre Bottero et au Cycle de Gwendalavir, l’on retrouve régulièrement l’idée d’un manichéisme simpliste, d’une division entre le bien et le mal. Après relecture des Quêtes d’Ewilan, force est de constater que la critique est un peu facile, incomplète, et presque de mauvaise foi.

Binarités / Dualités

En effet, il existe bien une (voire même plusieurs) binarité(s) chez Pierre Bottero, mais il ne fait pas pour autant, ou rarement, mention d’une lutte entre le bien et le mal. Tout du moins, cette lutte va au-delà de jugements moraux, me semble-t-il.
Si l’on parle des Ts’liches, des Raïs, des forêts sombres, des mers ou déserts mortels, oui, on peut y voir une incarnation du mal, mais ce sont des animaux, des obstacles narratifs pour le personnage, finalement de moindre importance.  En outre, la dualité société-nature est plus ambiguë que dans un univers de fantasy cliché où l’homme se bat contre la nature sauvage et dangereuse. Ici, la nature se fait autant de fois ennemie qu’alliée, comme le démontre l’œil d’Otolep, mais est encore le plus souvent simplement à contempler, ne relevant ni du bien, ni du mal.

Dès lors qu’on arrive au domaine de l’humain, s’il existe toujours des dualités très fortes en conflit, il me semble qu’elles ne sont plus tout manichéennes. La communauté de l’anneau d’Ewilan se bat contre la facilité, le pouvoir, les rêves de domination. Peut-on attribuer ces notions au bien ou au mal ?
Eléa Ril’ Morienval prend en profondeur dans Les Mondes d’Ewilan, et sa genèse fait flancher tous les repères moraux du lecteur, les ancrant dans une complexité nouvelle et dans les mœurs de l’époque de lecture/écriture. Les révélations modifient les échelles de valeurs des personnages et des lecteurs (violence, fidélité, vengeance…).

Pour prendre le cas inévitable, mais très spécifique (biaisé ?), des marchombres, ces derniers sont présentés comme “évitant les notions de bien et de mal. Seule compte la liberté“.

Plus généralement, Pierre Bottero fait mention d’une dualité chaos-ordre. Et cette dualité, si elle peut avoir des aspects de morale, est (plus que de valeurs dépendant des personnages ou lecteurs) avant tout d’ordre organisationnel, d’ordre politique. Ce qui nous amène au cœur de cet article.

Relecture politique de Pierre Bottero

Dans une interview pour Lecture Jeune, Pierre Bottero disait :

« LJ : Pensez-vous qu’il y a une dimension politique dans vos ouvrages, sur la notion du rapport à l’autre et du vivre ensemble ?
PB : La fantasy a une double relation avec notre réel : elle démontre que chaque individu existe en tant que tel, contrairement à notre réalité qui met souvent en avant la masse et la norme. D’où l’impact de ce genre sur des adolescents en train de se construire. Deuxièmement, à de rares exceptions près, il s’agit d’un imaginaire où la démocratie, la liberté, la tolérance sont des valeurs essentielles.

LJ : Peut-on lire dans vos ouvrages une critique de notre société ?

PB : Non, pas directement, ce n’est pas mon objectif. Mais si je mets en valeur un personnage libre comme Ellana, cela peut conduire le lecteur à réfléchir sur son propre comportement au quotidien. »
Cependant, même si faire passer un message politique n’est pas dans les objectifs de Pierre Bottero, ses valeurs imprègnent profondément son œuvre. Son imaginaire est imprégné du monde, des structures, et de ses lectures. Se disant lui-même plutôt (toutes nuances gardées…) du côté des écrivains navigateurs (vs architectes), il concède n’avoir réfléchi à ces aspects qu’a posteriori. Nous parlerons donc dans cette article de ce qui a pu se glisser indirectement dans son œuvre, malgré lui – ou plutôt avec lui.

Point sur les mercenaires du Chaos

Quelques lecteurs dans la Communauté tentent parfois de réhabiliter les mercenaires du Chaos, en leur prêtant le but d’être vecteurs de l’anarchie ou de pensées libertaires, au sens noble du terme. Je ne suis pas d’accord avec cette lecture.
S’il est vrai que la prophétie du Chaos et les buts des mercenaires tendent à une sévère critique des formes d’organisation, des règles et des hiérarchies, ne nous leurrons pas, les mercenaires visent à la destruction de toute forme d’organisation sauf la leur, elle-même très hiérarchique, despotique (mercenaires, Mentaïs, envoleurs…). Les mercenaires sont les mercenaires DU chaos, des esclaves de ce dernier, là où d’autres, pour ne pas les citer, les marchombres, n’existent que pour eux-mêmes. En outre, pour en finir une bonne fois pour toutes avec ceux qui verraient en les mercenaires de bons petits anarchistes, c’est incohérent avec la définition même de l’anarchie, qui représente “L’ordre sans le pouvoir”, tout l’inverse des mercenaires, qui ne jurent que par le pouvoir et le chaos. Les marchombres me semblent bien plus près des idées libertaires, car même s’ils ont un code d’honneur rigoureux, le fameux Pacte des Marchombres à entretenir, leur structure (la guilde) est censée être émancipatrice, un pilier sur lequel s’appuyer et non se définir, et même quand celle-ci joue son rôle, nombreux sont les marchombres qui s’éloignent de cette structure, sans cesser pour autant d’arpenter la voie. Leur “hiérarchie” réside en des principes “moraux” ou plutôt des valeurs priorisées, et non en des personnes physiques élevées à des grades comme fonctionnent les mercenaires du Chaos. La liberté prime.

(Dans le tome 1 du Pacte, si l’on considère la parole de Jilano comme fiable, non biaisée par son focus, il présente les mercenaires comme “immoraux”, là où les marchombres tendraient plutôt vers l’amoralité).

Dans ma relecture, j’ai eu la sensation que le mercenaire du Chaos recherche le pouvoir, pensant qu’il lui donnera la liberté, là où le marchombre n’a que faire du pouvoir, c’est la progression individuelle qu’il recherche plus qu’un niveau technique ou de pouvoir (qui se définirait par rapport aux autres).

De la lutte des classes à une littérature populaire

Sans chercher à faire de notre auteur un anarchiste (absolument rien dans ses livres ne nous permet de le dire à mon sens), on peut tout de même interpréter de notre lecture une pensée très à gauche, notamment par une lecture en terme de classes.

Ewilan

À de nombreuses reprises dans Les Quêtes d’Ewilan, P. Bottero fait mention des origines modestes de Salim, il compare sa cité, pauvre, quartier abandonné par l’État, au quartier riche des Duciel, avec ses manoirs surveillés par des chiens, ses châteaux, ses bibliothèques qui servent à faire preuve sociale d’érudition. Plus militante encore, la critique de l’uniforme est clairement identifiable ; les gardes sont toujours les balourds, les plus faibles, jusqu’à la Légion noire, traître. Les policiers chargés de l’enquête sont tournés en dérision, et les policiers de Paris traités en despotes (petit détail j’en conviens : Paul Verran, le clochard lecteur de Paris, critique les “condés”  – terme militant – qui s’en prennent aux SDF).
À propos, les bouseux, pauvres, SDF, et plus généralement tous les inadaptés de la société ont quelque chose à apporter dans la quête. Gwendalavir est le monde des inadaptés de notre monde. Tous les héros de Pierre Bottero sont inadaptés. Comme Bjorn l’affirme après son passage dans notre monde : il est le descendant d’un choix d’émigration de notre monde à Gwendalavir. L’imagination, les rêves et les rêveurs, l’Idéal, quand ils n’ont plus leur place sur terre, émigrent.

(Pour sortir du Cycle de Gwendalavir, on peut aussi citer Zouck, Tour B2 Mon Amour, qui traitent des milieux pauvres, des banlieues. Écrire pour ces publics un roman de formation, faire de la littérature populaire, c’est déjà un véritable engagement, ancré dans une analyse de classes.)

L’Autre

La trilogie de L’Autre propose aussi une lecture en terme de classes, entre l’héritage social culturel de Nathan et la cité de banlieue, enfer de Shaé. Contraste, dualité. Amour.
Et cela va plus loin : le majordome de Barthélemy dans le premier tome fait preuve de discrimination sociale ; il cherche à affirmer sa supériorité dans l’échelle de la société, se rendant détestable auprès des lecteurs. Il est possible d’interpréter les Helbrumes, toujours en costard, comme les serviteurs d’une classe dominante. Les pouvoirs des Cogistes sont très semblables à ce don du ciel qu’est l’héritage culturel des parents : perdue dans le pouvoir et l’argent, la Famille est aveugle à la vraie richesse de l’amour, ainsi qu’à la vraie menace et se trompe de cible. Enfin, Eqkter est le symbole même de la classe dominante, par son charisme, son argent, son influence médiatique, et le pouvoir politique qu’il concentre entre ses mains.

Les Âmes Croisées

Le one-shot des Âmes Croisées propose très clairement une opposition de classes, à AnkNor, où les Perles, l’élite riche et dominante, et les Cendres, les pauvres exploités, se confrontent, et où il ne manque qu’une étincelle pour mettre le feu aux poudres d’une guerre civile. Étincelle mise en image précisément comme un abus de pouvoir de la classe dominante sur l’autre : l’action de fouetter à mort une Cendre par Nawel Hélianthas, dont la mère sera obligée d’étouffer l’affaire par un meurtre et l’effacement de souvenirs des témoins. Chaque classe est éduquée différemment, avec une version de l’histoire différente et toutes les deux biaisées par les élites.
La société d’AnkNor est empêtrée dans la notion d’héritage, dans tous les sens du terme. D’après Ergaïl, le système est bloqué par la tradition et l’héritage des Anciens, des Bâtisseurs et de leurs technologies, qui empêchent la société de faire ses propres découvertes. Mais surtout héritage social, culturel, héritage de classes qui formatent les désirs des Aspirants comme des Cendres. Jusqu’aux parents, qui décident de chaque détail de la vie de leurs enfants ; il me semble que l’on rejoint complètement la vision d’un déterminisme social à la Bourdieu.

Littérature populaire

Toujours sur ce point, on peut lire entre les lignes le désir de faire une littérature populaire, adaptée et lisible pour tous les publics. Jeunesse bien sûr, mais aussi destinée à tous ceux ne se reconnaissant pas dans la société qui les entoure et ses valeurs morbides. Ewilan fait partie indéniablement des littératures d’évasion (de cette société de classe ?), là où L’Autre pointe avec plus de véhémence les problèmes.

Cependant, il me semble que l’œuvre de Pierre Bottero est loin de se résumer à une quelconque dénonciation de classes. Le Pacte des Marchombres, ainsi que Les Âmes Croisées, semblent justement proposer des parcours de vie, des voies, et des indices qui permettraient aux individus de s’extraire non seulement de leurs classes, et de la logique qui les initie et confronte, mais aussi de chaque déterminisme que peut nous imposer la société. Les forces et contraintes de la société sont sans effet sur les marchombres, ou sur les Armures.

Anticapitaliste ?

Je ne l’ai pas encore lu, mais certaines critiques d’un des livres hors-cycle de Pierre Bottero, Le Voleur de chouchous, font mention d’une critique explicite du consumérisme, du capitalisme, adaptée en littérature jeunesse, ce qui est cohérent, ou du moins compatible avec le mode de vie souvent épicurien, à la fois proactif et contemplatif des marchombres.

Dans les Mondes d’Ewilan, Maximilien Fourque (le berger des Causses qui héberge Ewilan durant sa convalescence), préfère sa vie ascétique à la “lumière factice des villes”. Plus tard, il se fait attaquer par une multinationale (la Flirgon), qui vise à récupérer ses terres pour les exploiter, et qui a peu de scrupules sur les moyens employés (on envoie des “chasseurs”). Ça n’est, certes, qu’un personnage, qu’une situation à ne pas généraliser, mais c’est une pierre de plus dans cet imaginaire de gauche.

Par ailleurs, L’Autre fait état d’une critique acerbe des médias, de la publicité, de la propagande. Les Causses des Mondes d’Ewilan trouvent leur équivalent dans les montagnes de l’Atlas, où Nathan et Shaé prennent le temps pour eux, pour une vie simple éloignée de la folie de la Force, du Cœur, et de l’Âme.

Enfin, Le Pacte des Marchombres s’emploie à prodiguer une sévère critique de la compétition comme pilier de vie là où elle ne devrait être que jeu et saine émulation. Si l’on considère le capitalisme comme ayant pour base principale la compétition, il y a incompatibilité.

Politique interne à Gwendalavir (ou métaphore du politique)

L’Empire de Gwendalavir même est né d’une politique différente de notre monde. Si “l’empereur” comme statut politique en soi est plutôt l’héritier de Platon, de l’idée du philosophe roi, l’Empire est dans la pratique issu de valeurs très à gauche : né d’une révolution face à la dictature des Ts’liches (Merwyn), il se constitue de manière décentralisée, en un système complexe de guildes, et grandit grâce à des “pionniers”, des “explorateurs”, plus que sous l’action de conquérants colonialistes. Mais cet Empire ne semble pas être une utopie chez Pierre Bottero, qui se tourne alors vers la guilde des marchombres (sans pour autant l’imaginer adaptée à tous), pour en faire la structure d’organisation majeure de son œuvre.

Cependant, il est clair que Pierre Bottero ne souhaitait pas faire un sujet politique, du moins par ses outils narratifs ; la politique interne est toujours complexe, et la plupart des personnages se gardent d’y porter un jugement de valeur ou de morale. Pierre Bottero évite soigneusement toute métaphore entre la politique interne à ses mondes et notre réalité. Il ménage les lecteurs sur sa profonde pensée, ou ne souhaite pas s’engager publiquement sur ce terrain, je n’ai pas de réponse arrêtée, mais il évite le sujet.

Grande exception faite de L’Autre et des Âmes Croisées. La première exception se situant cette fois-ci dans notre monde, l’intrigue, par l’utilisation des institutions par l’Autre, frôle (ou plutôt plonge dans) la dystopie politique. Et la seconde dans un monde explicitement engagé dans des rapports de classes.

Autres thématiques militantes

Féminisme

La Quête d’Ewilan, sorti en 2003, ainsi que ses précédents romans, (depuis Amies à vie, 2001), sont presque tous des romans ayant pour personnages principaux des héroïnes. C’est une forme de féminisme indéniable, rétablissant un équilibre dans la littérature, une parité essentielle, une diversité inégalable, une fraîcheur dans la littérature considérant habituellement que seul l’homme pouvait être un héros. En publiant les premières héroïnes pour littérature jeunesse en France (à gros succès), Bottero se situe dans la lignée directe de Philip Pullman, qui, cinq ans auparavant, publiait en Angleterre les aventures de Lyra Parle-d’Or dans À la Croisée des Mondes. Si ce féminisme à la Ewilan est aujourd’hui un peu dépassé (la miss parfaite je-sais-tout insupportable), il n’en restait pas moins novateur et militant pour l’époque. Et Ellana n’a pas pris une ride.

Anti-racisme

Salim est l’un des premiers noirs dans la littérature jeunesse à grand succès. Plus important, ce personnage n’est pas exposé en tant que noir, Salim a sa valeur en soi. Et n’est pas non plus dans l’excès inverse du rajout de personnages de minorité pour faire du politiquement correct : l’origine camerounaise de Salim explique son appartenance aux Métamorphes, et il reste dans les personnages principaux de la série. Un personnage fait tout en finesse, qui prend en maturité tout au long de la saga. Pensons aussi à Rafi, le berbère de l’Atlas.

Dans L’Autre, l’une des symboliques de l’Autre est “autrui”, au sens de l’altérité pure. Onjü se sert des peurs de l’altérité pour déchirer et achever les Familles, et Eqkter, plus généralement, se sert de la peur d’autrui pour isoler les populations et dominer la planète. Unir le sang des sept Familles, c’est une manière de combattre la haine de la différence, et c’est le rêve des Guides, le rêve de la Huitième Famille.

Écologie

– Des scientifiques ont tiré la sonnette d’alarme bien avant que l’Autre ne soit libéré, reprit Natan. Gaz à effet de serre, fonte des calottes glaciaires, pollution, urbanisation chaotique des littoraux et des vallées où coulent les grands fleuves… la plupart des catastrophes que tu évoques sont dues aux hommes, à leur avidité ou à leur manque de réflexion.

– Tu as raison, dit Rafi d’une voix calme. Les hommes se débrouillent très bien tout seuls pour détruire leur monde et Onjü aurait été incapable de générer ces calamités si leurs germes n’avaient pas été présents depuis longtemps.

Onjü n’est pas le responsable démoniaque des dérèglements du monde, il n’en est qu’un des multiples amplificateurs. L’homme est pointé du doigt comme responsable direct.

Anti-fascisme

Nous l’avons déjà évoqué à plusieurs reprises plus haut, l’anti-fascisme est une valeur fondamentale chez Pierre Bottero, mais allons plus loin.

Ewilan :

La Quête d’Ewilan est une lutte contre la domination Ts’liche, contre le retour de l’Âge de mort, de l’exploitation et de l’esclavage.
Dans Les Mondes d’Ewilan (La Forêt des Captifs), l’extrême-droite est clairement citée comme étant cette ennemie armée en milice para-gouvernementale (Rageot Poche 1ère Ed P222), au service de L’Institution, d’Eléa Ril’ Morienval et de ses desseins (haha) malveillants. La complicité du gouvernement dans ce bafouement de la dignité humaine est aussi pointée du doigt. Quelques pages plus loin, Bruno Vignol nous fait une petite cartographie simplifiée de l’extrême-droite et du danger qu’elle représente (P226). En montrant le lien entre des individus comme les Ts’liches, Eléa Ril’ Morienval et l’extrême-droite française, Pierre Bottero nous montre des équivalences, nous montre des clés de symbolique des éléments merveilleux de Gwendalavir. Certes, la comparaison n’est pas à simplifier, encore moins à généraliser, mais l’utilisation symbolique de la fantasy que fait Pierre Bottero est claire désormais (et ce bien avant L’Autre).

Ellana

Ellana propose une quête de liberté, une voie pour dépasser tous les systèmes de domination, et si la quête est au départ une nouvelle forme d’individualisme, le combat devient politique et collectif dans le troisième tome. Je pense qu’il faut à un moment donné dans cet article évoquer le Pacte. Cette lumière qui éclaire la voie marchombre consiste en “l’engagement à n’utiliser ses pouvoirs que pour progresser sur la voie, et en aucun cas pour dominer les autres“. Une lumière qui guide avant d’être une règle, et un conseil (pour ne pas dire une instance quasi-politique) pour la faire respecter.

L’Autre

L’Autre se sert de toute la technologie, de tous les systèmes médiatiques, de la surveillance de masse, des désirs rapides, de la flemme, de la facilité, et plus globalement de la société de consommation pour asseoir sa domination. Mais cela serait selon moi un contresens de voir en l’Autre uniquement une entité ennemie extérieure à l’humanité qui se servirait simplement de nos faiblesses pour une dictature mondiale. Non, cette lutte-là serait manichéenne, mais c’est évidemment plus complexe. L’une des clés principales de lecture me semble tout de même être que l’Autre représente, en elle-même, des parts sombres en nous, qu’il convient de combattre (Jaalab, la Force), d’accepter/de pardonner (Onjü, le Cœur), de dépasser (Eqkter, l’Âme). Le danger fasciste dont il faut arriver à bout n’est pas autrui, mais soi-même, et l’aveuglement des Familles, particulièrement des Cogistes, me semble sans équivoque sur cette interprétation.
En outre, les dictateurs sont clairement mentionnés comme étant la continuité du travail de l’Autre, et nécessitent une lutte à part entière, tâche confiée à Barthélemy à la fin du T3. Le fascisme combattu par Pierre Bottero, par Elio, n’est pas tant celui des “nettoyeurs” ou des répressions armées, mais celui induit par le confort, la facilité de la soumission, l’absence de volonté propre, l’acceptation simple d’un leader comme fatalité.

Souvenez-vous des bracelets IC…

Anti-cléricalisme – Anti-fanatisme (religieux ou non) – Anti-sectarisme

Nous l’avons vu dans le point précédent, Pierre Bottero met en place une logique anti-fasciste, et dénonce explicitement l’extrême-droite. Mais il va plus loin, en dénonçant aussi les mécanismes qui y mènent : le communautarisme notamment, le fanatisme. Il traite ce thème avec Valingaï et les Ahmourlaïs, perdus dans l’adoration aveugle d’une entité sortie de leur Imagination, qui ne peut mener qu’à leur propre destruction. C’est leur fanatisme qui transforme l’horreur fabulée en réalité tangible.  Et cette adoration justifie à leurs yeux, à elle seule, tous les bains de sang. J’y inclus le communautarisme / le sectarisme car le culte d’Ahmour, en plus d’être présenté comme tel, fait subir un lavage de cerveau à Illian, pratique typique de ce type de formations.

Dans ses textes inédits et interviews, Pierre Bottero s’insurge contre le mot fan (venant de fanatique), et tente de ramener au texte les lecteurs qui voueraient une admiration démesurée à l’auteur plutôt que d’apporter une saine émulation autour de l’œuvre.

Des idées libertaires ? Auto-gestion ?

Cette thématique / opinion politique est sans doute la plus glissante, la moins fondée. Pure intuition de ma lecture. Cependant, quelques infimes éléments concordent à cet imaginaire :

  • L’utopie d’Isaya et Homaël Caldin :

    “Unis par une même soif de liberté, ils avaient vu leurs liens se resserrer au cours du voyage, tissant la trame d’une communauté solidaire où la survie de chacun dépendait de l’aptitude de tous à vivre en groupe. Ils avaient longuement évoqué leur future existence et, au fil des discussions, le village de leurs rêves s’était esquissé. Harmonieux, juste, collégial… Ils mouraient d’envie de commencer à le bâtir.” P20

  • Les enfants d’Al-Far : Au début du Pacte, Ellana réfute l’idée pour elle d’avoir un chef… ou d’en être un soi-même ! Elle propose aux enfants de garder les larcins pour eux, et ces derniers décident ensuite collectivement de leur avenir.
  • Un seul désir : liberté ! : La volonté de ne pas subir sa vie ou son destin, d’être autonomes, et libres.
  • L’implication militante (lutte contre l’exploitation globale) : Certes les personnages cherchent à s’extraire individuellement de leurs destins, comme Ellana ou Nawel. Mais d’autres cherchent parfois une solution à plus grande échelle, comme Ergaïl ou Jilano ; la lutte anti-fasciste doit beaucoup aux idées libertaires.
  • Les Faëls : Leur société n’a rien à voir avec la nôtre. Pas de chef, pas de gouvernement, pas de ville. Ils vivent de façon libre et individualiste – oui, je sais, un peu comme les marchombres – et sont incapables d’imaginer un autre mode de fonctionnement“.
  • Les Haïnouks : Peuple des Plaines du Souffle des Khazargantes, qui vit de façon collégiale et féministe.
  • Une citation :Le seul monde qui mérite d’être conquis est celui que délimitent les frontières de notre corps et celles de notre esprit. L’autre monde, celui qui s’étend autour de nous, n’a pas besoin de maître“.

Conclusion de la lecture politique

Neutralité ?

Pierre Bottero est un fin écrivain. J’entends par là que s’il y a méprise sur la prétendue neutralité politique de son œuvre, c’est justement à cause de sa finesse. Il ne plaque pas sa pensée telle quelle, et ne prétend aucunement à l’objectivité par un narrateur omniscient qui plaquerait sa vision du monde. Les narrateurs sont internes (discours indirects libres) aux personnages, il est donc difficile d’avoir sa pensée à lui. Cependant, il la fait passer par ses personnages, qui par le fil de leurs pensées, leurs dialogues, exposent leurs points de vue. Pierre Bottero laisse ensuite le lecteur juger de leur pertinence.

Pierre Bottero est un maître de l’Imaginaire, il ne vous plaquera pas un discours de propagande, mais développera un imaginaire général plutôt à gauche. Certes ce ne sont que des personnages qui parlent (il pourrait paraître prétentieux / infondé d’en tirer les pensées de l’auteur ou de l’œuvre en soi), cependant le tableau global est saisissant, trop d’éléments concordent à la construction de cet imaginaire de gauche.
En outre, la dualité dont nous avons parlé plus haut sert totalement cette vision. S’il se garde bien de juger explicitement du bien ou du mal de la chose, Pierre Bottero montre que les personnages plongés dans un univers “de droite”, dans des dynamiques de domination, d’exploitation se situent rarement du côté des héros. Et ils ont toujours d’autres contrepoints philosophiques. Pour être caricatural, il me semble que Pierre Bottero ne dit pas “la droite c’est mal, la gauche c’est bien” mais plutôt “voilà pour moi deux imaginaires qui s’opposent, avec des valeurs très différentes, et voilà quel imaginaire je choisis, quelles valeurs je veux transmettre”. Dualité, confrontation, mais pas manichéisme.

Le Pacte des Marchombres…

Si son œuvre est politisée, en revanche, (et c’est ce qui a sans doute causé tant de troubles au sein de la communauté), Pierre Bottero semble bien apartisan : Le Pacte des marchombres et la philosophie de ces derniers semblant appuyer ce sens, ainsi que le refus d’une métaphore politique entre notre monde et Gwendalavir. De même que les Armures se bornent à leur rôle de défenseurs. Là se situerait sa “neutralité”, dans le non-engagement pour telle ou telle intrigue politique, de tel ou tel parti, formation politique constituée. Pierre Bottero différencie les idées de leurs potentielles et partielles matérialisations concrètes.
Par exemple, le “non-engagement” des marchombres dans les intrigues de Gwendalavir est à différencier d’un engagement au niveau des valeurs, des idées, des combats militants… Les marchombres sauront d’ailleurs se remettre en question et agir politiquement pour ces valeurs dans le T3. Même sans attendre le tome 3, là où Ellana ne voit pas en quoi la politique de Gwendalavir la concerne, Jilano s’implique politiquement :

“La liberté n’induit pas l’égoïsme et il n’y a pas d’homme plus libre que celui qui agit parce qu’il pense ses actes justes. La situation en Gwendalavir m’importe. Je veux savoir ce qui se trame et qui le trame. Je veux être en mesure d’intervenir si je le juge nécessaire”.

À chaque fois que les marchombres décident ou non d’agir politiquement, ils le font sous la lumière du Pacte. Cette lumière sur la voie qui exprime la nécessité de n’utiliser ses capacités que pour progresser sur la voie, et en aucun cas pour dominer autrui. Au vu de la définition et de l’esprit donné à ce Pacte, il est évident qu’agir politiquement n’est jamais un acte anodin. Cependant, l’institution de la guilde et son Conseil veillent au respect du Pacte, et sont censés être à même de juger si une intervention serait ou non dans le sens / l’esprit du Pacte, ou au contraire, n’existerait que pour des intérêts personnels. La guilde est décrite ainsi par Jilano :

La guilde et le Conseil existent pour offrir à cette Harmonie une dimension dépassant l’individualisme des marchombres. La rendre capable de contrebalancer la force croissante du Chaos. Depuis des années, Sayanel et moi nous battons pour cela.”

Un rôle on ne peut plus politique pour un apartisanisme bien nuancé en définitive…

Pierre Bottero me semble faire l’apologie d’une vie passionnée, faite d’engagements dans la mesure où ces derniers doivent être l’issue d’un choix libre et éclairé. Face à tant de problèmes moraux, à l’existence d’une grande variation de valeurs au sein de la société, de ce qui est acceptable ou non, le Pacte est une proposition d’aide pour faire ce choix de la manière la plus juste possible.

Conclusion – Liberté.

Un ensemble de valeurs donc, que Pierre Bottero transmet en douceur, dans sa littérature, qui, nous l’oublions quelques fois, est une littérature de formation, d’éducation.

Enfin, il me semble d’après ses interviews que Pierre Bottero souhaite laisser le lecteur final seul juge, maître ultime de sa pensée du monde. C’est pourquoi il efface du mieux possible sa propre opinion, se place au maximum apartisan, comme un dernier cadeau au lecteur ; la liberté de penser le monde par lui-même.

(Si j’avais le sens de l’ironie et que ça n’était pas la conclusion, j’ajouterais que c’est paradoxalement en étant apartisan, en ayant cette sublime volonté de déployer cette liberté de pensée chez ses lecteurs, qu’il effectue son acte le plus engagé…)


Bonus : le sens de la fantasy ?

Si des éléments de merveilleux prennent place dans les univers de Pierre Bottero, ils me semblent à chaque fois être d’une importance “minoritaire” ; ils posent le background, l’univers, développent l’imaginaire. Ils sont des obstacles narratifs utiles à la progression de l’histoire et à l’évolution des personnages.

Cependant, ces petits éléments anodins au premier abord, sont souvent des pieds dans la Porte, des jalons discrets posés là pour faire vrais, immersifs, mais qui en réalité posent la base d’une symbolique beaucoup plus grande exploitée plus tard. Aux exemples classiques du désert des Murmures, d’Ombreuse, de l’Ailleurs et des portes…

La fantasy est symbolique, la matérialisation de ce qui existe déjà. Je suis absolument convaincu, ou du moins, j’en ai l’intime conviction, que chaque élément merveilleux de L’Autre possède sa symbolique, hermétique, qu’il convient de déchiffrer pour en comprendre le sens. Et qu’à lister tous les éléments de fantasy et leurs multiples métaphores, nous aurions enfin un tableau clair du sens de cette trilogie.

Même en Gwendalavir, les éléments majeurs de fantasy ont un sens. Le Dragon, le pas sur le côté. C’est certes poétique, mais si nous y ressentons de la poésie, c’est justement parce que nous percevons l’écho de cette symbolique.

C’est cette différence de sens, de cohérence, de règles, de symboliques, qui fait la différence entre le conte, le merveilleux et l’œuvre de fantasy.

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