Critique : Lombres – China Miéville

Après l’impressionnant Cycle de Bas-Lag (chroniqué dans notre revue Le Chikaneur), l’auteur anglais China Miéville est revenu en 2007 avec son premier roman pour la jeunesse : Lombres. Déjanté, plein d’humour, merveilleux, et résolument écologiste. Entre Mary Poppins et Lewis Carroll.

Résumé

Zanna & Deeba sont parachutées dans Lombres après une attaque de vapeur des plus étranges. Elles découvrent la transville, où transitent les déchets de Londres, ainsi que les rejetés de la société. Au milieu de cette ville carnavalesque, elles découvrent le pot au rose : les fumées polluantes de Londres n’ont pas cessé d’augmenter et ravivent l’ennemi des londoniens et lombressiens : le terrible Smog. Commence alors une odyssée écologique pour sauver la transville, et Londres avec.

Critique

Un imaginaire foisonnant

Lombres, ville ombre de Londres, relève d’un merveilleux joyeux à la Mary Poppins ; la ville développe un imaginaire visuel très riche qui mériterait sans hésiter le grand écran.

Entre les déchets vivants, les poubelles ninja et les parapluies guerriers, en passant par une architecture à dormir debout (des maisons-jungles, des doigts gratte-ciel, ou encore des rues faites de simples toits…). Sans parler de l’AntiSol, des aérobus, de la faune des plus tarabiscotées (faite à base de girafes carnivores, d’araignées-fenêtres sur multivers, de vaisseaux-mouches pirates…), ou encore du Puits Lettré. Les personnages ne sont pas en reste, définis physiquement pour la plupart par leur fonction ; avec pour résultat un contrôleur surarmé ou un couturier habilité à faire du lien entre les mots.
Même s’il s’agit le plus couramment de simples assemblages farfelus, le résultat est original, assurément déjanté, mais surtout cohérent par ses symboliques avec son propos écologique. Et enfin, assez dépaysant pour nous transporter dans un autre univers avec une simple mauvaise vanne. Mention spéciale à fantom road, ou règne la bureaucratie des morts.

La transville semble avoir comme règle de prendre le figuré au sens propre !

Image Aerobus
Un aérobus de Lombres, dessin de China Miéville

Roman jeunesse parodique

Ne vous attendez pas à une quête épique pour sauver le monde. La “Shwazzy”, censée être habitée par le fameux destin exceptionnel d’élue sauveuse de l’univers succombe face au Smog dès les premiers chapitres. Elle perd la mémoire, et ne reparaît plus du roman… C’est sa “compagnonne rigolote” qui prend le relais, avec un grimoire aux prophéties fausses, et une mascotte qui n’est rien d’autre qu’un déchet de brique de lait puante. Face à une quête de longue haleine pour renverser la vapeur, la “PaShwazzy” n’hésitera pas à sauter trois ou quatre étapes incontournables juste pour aller plus vite. Cette prise à rebours des classiques de la narration jalonne le récit et lui donne nombre de rebondissements.

En revanche, pour son premier roman jeunesse, China Miéville tombe malheureusement dans certains écueils courants. Plutôt que de chercher à densifier au maximum son texte, il s’étale très longuement, faisant naître nombre de répétitions. Le deuxième voyage à Lombres fonctionne moins bien, la découverte de ses excentricités passée. Arrivés au deux-tiers, une prise en longueur peut éventuellement être fatale.
De plus, alors qu’il produit un long pavé de 650p – donc a priori pour du 11 ans+ – l’écriture est plutôt simpliste, aseptisée avec un vocabulaire le plus courant possible. C’est d’autant plus dommage et paradoxal que plusieurs passages de l’histoire vantent le pouvoir des mots. Les néologismes ne sont pas très recherchés non plus. Mais si ces derniers défauts sont peut-être autant imputables à la traduction qu’à l’écriture de China Miéville, il n’empêche que certains ressorts parodiques sont relativement grossiers ou prévisibles.

Propagande écologiste

Au-delà d’une aventure parodique et merveilleuse, d’un conte revigorant à lire en famille, une double lecture politique intransigeante se dessine. L’enfant n’y verra qu’un imaginaire écologiste mainstream, banal aujourd’hui, l’adulte y verra des prises de position radicales pour un livre paru en 2007. L’image d’une ministre de l’écologie qui se laisse convaincre de détourner les pollutions vers Lombres montre l’impasse de la démocratie corrompue par les industriels, l’impossibilité d’un changement par les urnes, pacifique. On peut aussi lire dans le travail de propagande du parapluiscisme, d’Unstable et surtout du ministère de l’écologie le véritable visage du capitalisme vert, c’est-à-dire un coup de peinture pour polluer plus encore. On peut aussi aller chercher dans l’aveuglement des proféçogurs une critique acerbe des intellectuels et médias influents, qui, décalés du réel, promettent sécurité, et passent finalement à côté de la vérité pourtant sous leur nez.

Lombres, par son aspect cartoonesque, c’est aussi un combat de refus de la norme, qui s’incarne dans le récit par les parapluies, norme essentielle, promesse d’une protection facile face au Smog. Vouée à la trahison. Une leçon sans cesse renouvelée que la lutte, en nous, ne doit jamais cesser.

Conclusion

In fine, ce roman de China Miéville n’est sans doute pas son meilleur, ne possède pas une très grande ambition littéraire. Mais il propose cependant un imaginaire salutaire pour la jeunesse, foisonnant, dans lequel on y propose autre chose que la soupe commerciale habituelle, et surtout hors de la résignation à la défaite écologiste.

Sources :

  • Lombres, 2009 (pour la parution française), Au diable vauvert
  • ISBN : 9782846262149, 644p.

Vous retrouverez ici la critique de son dernier roman : Les Derniers Jours du Nouveau-Paris, et dans notre revue Le Chikaneur un dossier autour du Cycle de Bas-Lag.

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