Critique : Babel, ou la nécessité de la violence – R. F. Kuang


L’autrice

Photo R.F. KuangRebecca F. Kuang (en chinois 匡灵秀) est une autrice sino-américaine connue pour la saga La Guerre du Pavot dont le premier tome a été publié en 2018, alors que l’autrice avait 22 ans. Titulaire d’une maîtrise en philosophie en études chinoises ainsi que d’une maîtrise en études chinoises contemporaines, elle est traductrice professionnelle de fiction chinoise et elle poursuit depuis 2020 une thèse en langue et littérature de l’Asie de l’Est à l’université de Yale, en plus de ses activités d’écrivaine.

Résumé

Couverture de Babel KuangDans l’Angleterre à peine revisitée des années 1830, l’Empire colonial britannique, qui repose sur la magie de barres d’argent, est à son apogée. Un jeune orphelin chinois se fait adopter par un professeur anglais qu’il ne connaît pas pour aller suivre des études de langues en Angleterre. Entre l’apprentissage du latin, du grec et du chinois, il se rend petit à petit compte que son confort de vie à Oxford repose sur le pillage des ressources de son pays natal et des autres colonies de l’Angleterre. Il comprend aussi que lui, étudiant de l’argentogravure à l’institut royal de traduction surnommé Babel, a été enlevé à son pays puis élevé en Angleterre précisément dans le but de perpétrer la domination florissante de l’Empire sur le monde. Coincé entre racisme, assimilation, privilèges et colonialisme, Robin doit naviguer entre sa carrière prometteuse à Babel et la défense de son pays d’origine, attaqué par l’Empire.

– Il n’y a pas de gentil maître, Letty, continua Anthony. Aussi libéral, aussi gracieux, aussi investi dans ton éducation qu’il se prétende, au bout du compte, un maître est un maître.


Critique

Politique

Babel est l’une des œuvres de fiction fantasy qui traîte le mieux la question du racisme et du colonialisme. Tout y est : de la dénonciation du racisme le plus grossier, du colonialisme dans ses heures les plus sombres, aux dilemmes les plus subtils mais bien réels et difficiles que peuvent vivre des personnages racisé.es dans un monde de suprématie blanche. Certains dialogues sont durs à lire tellement la violence des propos heurte, et d’autres petites phrases décrivent les visages les plus subtils et vicieux que peut prendre le racisme dit « ordinaire », encore aujourd’hui dénoncé par de nombreux.ses militant.es antiracistes. Étant elle-même sino-américaine, on se doute que l’autrice a vécu sa dose de racisme et on le ressent dans son écriture. Elle a aussi fait appel à des « sensitive readers » pour décrire avec plus de réalisme les protagonistes qui vivent une identité différente de la sienne. Les personnages sont partagés entre l’assimilation, le fait que le monde autour d’eux soit à la fois hostile à leur « race », et à la fois croit leur faire un compliment en leur disant que eux et elles sont différent.es, civilisé.es, pas vraiment chinois/indien/haïtienne. Iels vivent dans le luxe qu’apporte l’Empire colonial, tout en ayant plus ou moins conscience des horreurs que vivent leurs peuples dans leurs pays natals colonisés, et quand iels dénoncent ces injustices, on leur dit qu’iels sont hypocrites ou qu’iels devraient se satisfaire des privilèges qu’on leur a donnés. Les personnages blanc.hes, au contraire, quand ils ne sont pas simplement ouvertement racistes, se complaisent dans le déni de ce que fait leur pays aux colonies. Letty, en particulier, seule blanche parmi les quatre personnages principaux, a énormément de mal, malgré son lien fort avec les trois autres personnages, à sortir du déni et à regarder en face les discriminations qu’Oxford, elle comprise, leur fait subir.

Un autre sujet politique important qui est abordé est celui de la stratégie à adopter pour lutter contre cet empire colonial. Entre la violence, la non-violence, le réformisme et les idées révolutionnaires, l’autrice prend clairement position au cours du roman. Cette position a été critiquée par une partie du lectorat de Babel, qui a pu la trouver trop radicale, ou affirmer qu’autant de politique n’avait pas sa place dans un roman de fantasy. On a trouvé au contraire cette prise de position, sans conciliation ni tentative de lisser le discours, particulièrement juste et bienvenue dans un monde où tout le discours politique va de plus en plus dans l’autre sens. L’autrice ne verse pas dans les grands discours de victoire par la non-violence et l’entente soudaine entre oppresseurs et oppressés, elle ne verse pas non plus dans une utopie du grand soir révolutionnaire. Elle montre au contraire comment la révolution et la violence sont aussi utiles et nécessaires que cruelles et dangereuses, apportant leur lot de sacrifices. Le fait que l’histoire se passe dans un empire colonial ayant existé, au plus proche des faits (la plupart des événements évoqués font référence à des éléments réels, excepté tout ce qui touche à la magie des barres d’argent, élément qui classe l’œuvre en fantasy), ancre encore plus ce roman dans la politique actuelle du monde. Même si un peu moins assumés de nos jours, et encore, le colonialisme et le racisme actuel sont quasiment les mêmes que ceux décrits, et ont même tendance à revenir en force aujourd’hui, quand on s’intéresse à l’actualité internationale.

C’est comme ça que fonctionne le colonialisme. II nous convainc que nous sommes responsables des conséquences de la résistance, que le choix immoral est la résistance elle-même plutôt que les circonstances qui l’ont provoquée.

Enfin, si la question du racisme et colonialisme sont majoritaires dans Babel, d’autres sujets politiques sont abordés, ce qui permet une œuvre intersectionnelle. D’une part le sexisme, représenté par les personnages de Letty et Victoire qui souffrent toutes les deux d’être parmi les rares femmes présentes à l’université. Malgré ce fait qui les rapproche, Letty reste une femme blanche, de bonne famille, tandis que Victoire est noire, ce qui change complètement leur rapport à cette discrimination. L’autrice arrive donc à inclure une critique et dénonciation du sexisme tout en critiquant le féminisme blanc, qui ferme les yeux sur tout autre rapport d’oppression, comme le fait si bien Letty. D’autre part, l’autrice nous montre une solidarité entre nos protagonistes anti-coloniaux et les travailleurs qui subissent l’industrialisation et le capitalisme. Et ça fait plaisir, car cette solidarité entre les luttes est rarement mise en avant, et pourtant elle est essentielle. Elle est aussi très bien représentée dans le film Pride, qui montre à l’écran l’alliance entre des mineurs, en grève sous le gouvernement de Margaret Thatcher, et des personnes queers.

 

Linguistique

Tout le système de magie de Babel est basé sur la linguistique, et plus précisément la traduction. En gravant un mot et sa traduction dans 2 langues différentes sur 2 côtés d’une barre d’argent, on fait prendre vie -magiquement- à la différence qui sépare les deux mots, lorsque la traduction n’est pas exacte :

Le principe de base qui sous-tend l’argentogravure est l’intraduisibilité. Quand on dit un mot intraduisible, cela signifie qu’il ne dispose pas d’un équivalent précis dans une autre langue. Même si son sens peut être en partie rendu par plusieurs mots, voire par une phrase, quelque chose se perd – quelque chose tombe dans les failles sémantiques.

Ainsi, lorsque la traduction d’un mot ou d’une phrase vers une autre implique une perte de sens, la barre d’argent fait prendre vie à ce sens perdu. Pour fonctionner, la barre d’argent a besoin d’un ou d’une traducteurice qui comprend en profondeur les sens des mots et phrases utilisées, dans les deux langues. C’est pour cette raison que l’université de Babel a besoin d’étudiant.es dont la langue maternelle n’est pas celle de l’empire, puisqu’iels sont les mieux placé.es pour comprendre leur langue et ainsi utiliser au mieux l’argentogravure. Les langues sont décrites comme étant des ressources, et qui plus est des ressources limitées : plus une langue est utilisée pour effectuer des appariements (le fait de mettre les mots de sens proche sur une barre d’argent), plus elle perd progressivement de son pouvoir. Au moment où l’histoire se déroule, l’Institut de Babel arrive au stade d’épuisement des langues européennes (traductions allemand-anglais par exemple) et des langues anciennes (latin, grec). C’est pour cela que l’Institut se tourne à présent vers des locuteurs de langues vues comme « exotiques », comme Robin, qui représentent des ressources à exploiter.

Des critiques littéraires et des universitaires ont réfléchi au sujet de la violence coloniale de la traduction, comme Tiphaine Samoyault qui dans son ouvrage Traduction et violence écrit : « Il y a une violence inhérente à la traduction, celle qui déforme, trahit, transforme le texte original ». Un véritable travail est fait par R.F Kuang pour réduire elle-même cette « trahison » dans Babel, notamment en citant toujours la langue originale avant la traduction. Par exemple, les débuts de chapitres comportent très souvent des citations. Quand elles sont en langue étrangère (langues anciennes mises à part), l’autrice écrit toujours la citation en langue originale suivie d’une traduction en anglais. Cela permet de visibiliser l’existence de cette traduction et d’avoir accès à la véritable citation au moins pour les locuteur.ices de la langue d’origine. C’est d’ailleurs un reproche que l’on peut faire à la traduction française de Babel : les citations de début de chapitre en anglais (non traduites en VO donc) sont directement traduites en français plutôt que de laisser accès à la double langue. La traduction n’a pas fait cet effort de ne pas trahir l’autrice, ce qui est dommage pour un livre dont c’est justement le propos.

Plus largement, la langue est un instrument de violences coloniales et est dénoncée comme telle dans Babel. Par exemple, au début de l’histoire, le professeur Lovell se livre à une violence coloniale bien connue en demandant à Robin de changer son prénom et son nom de famille car « aucun anglais ne peut prononcer ça« .  Cela perturbe Robin qui réalise immédiatement le déracinement que cela représente (« Un patronyme ne devrait pas être abandonné et remplacé sur un coup de tête, songea-t-il. Cela marquait la lignée, cela marquait l’appartenance »), mais il n’a pas d’autre choix que d’obéir. D’ailleurs, le lecteur ne connaîtra jamais le nom et le prénom d’origine du héros. Le professeur Lovell le coupe avant même qu’il ne puisse le donner.

L’autrice étant experte de la recherche en littérature comparée, comme expliqué plus haut, elle s’y connaît en traduction. On sent clairement à la lecture de Babel la forte influence de son bagage universitaire. Les concepts utilisés sont maîtrisés et le lectorat en apprend vraiment beaucoup sur cet univers de la linguistique et de la traduction, ce qu’on a trouvé super intéressant. Et le système de magie qui en résulte est original et vraiment nouveau ; ce qui devient rare en fantasy. En contrepartie, certains passages ayant lieu pendant les cours à l’université des protagonistes sont techniques, et pas toujours simples à lire. Ce point constitue à notre avis le plus gros défaut du livre, car la compréhension de certains passages est réservée à un lectorat avec une certaine culture et un certain niveau d’études. Cependant, les passages concernés ne sont pas indispensables à la compréhension générale de l’œuvre et de l’histoire (le fait de les sauter ne vous empêchera pas de comprendre le reste).

 

Personnages et trajectoires

Avec ses quatre personnages principaux, Babel nous montre aussi des trajectoires de vie diverses et touchantes d’adolescents traversés par des enjeux politiques qui les dépassent et qui ont un impact important dans leur vie intime. Pendant leurs années à l’université, iels découvrent la vie et les relations humaines avec chacun.e un prisme qui leur est propre. L’autrice articule en même temps avec ses personnages le fait que l’intime et le politique sont indissociables, mais aussi que leurs identités et leurs trajectoires de vie sont profondément liées à leurs choix et à l’avenir qu’iels décident, avec le peu de marge de manœuvre qu’iels ont, de vivre. Ainsi, on suit certains personnages dont les histoires de vie, le refus de comprendre et de rentrer en empathie vont leur coûter un certain nombre de relations, mais on voit aussi des personnages, plus secondaires, qui ont su abandonner leur confort de vie et leurs privilèges pour à la fois soutenir leurs proches et rester en cohérence avec leurs valeurs. On a aussi des personnages dont la trajectoire de vie est plutôt similaire mais qui vont faire des choix radicalement différents sur la question de comment améliorer ses conditions de vie, avec certains pour qui l’action politique est une évidence dès le début et d’autres pour qui elle finit par être la seule solution de survie possible. Au-delà des enjeux politiques, l’autrice fait aussi une réflexion plus profonde sur les liens humains et leur complexité, sur la notion de sacrifice de soi, d’envie de vivre, avec certains aspects psychologiques et introspectifs touchants, écrits avec beaucoup de beauté et de poésie.


Conclusion

En terme de politique, d’histoire, de personnages, d’émotions, Babel est une masterclass. Certains et certaines seront dérangés par quelques aspects politiques qui grattent parfois un peu là où on voudrait pas ou par les aspects un peu trop universitaires de quelques passages, mais in fine, l’autrice mène son roman de bout en bout avec justesse et brio, sans aucun dérapage ou incohérence, et le.a lecteur.ice qui choisit de se laisser embarquer ne sera pas déçu.e. On sort d’une lecture de Babel avec beaucoup de réflexions en tête, surtout pour les personnes peu habituées à ce genre de sujets et de fictions, et beaucoup de motivation à passer à l’action. C’est vraiment une lecture que nous recommandons désormais les yeux fermés, qui sort de cette fantasy blanche et hégémonique, et on espère que l’autrice continuera encore d’écrire des pépites dans ce style.

Écrit par Ellana et Maui
Les deux auteur.ices de cette critique sont blanch.es, de nationalité française. N’hésitez pas à commenter si certains propos sur des sujets qui ne nous concernent pas vous ont paru maladroits ou offensants, nous sommes ouvert.es à la critique.


Sources & références :

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Babel: Or the Necessity of Violence
Babel (Titre Fr)
Langue Anglais américain Français Couverture de Babel Kuang
Auteur Rebecca F. Kuang Trad. Michel Pagel
Éditeur HarperCollins De Saxus
Lieu New York Paris
Date 23 août 2022 9 novembre 2023
Nbre de pages 544 768
ISBN 9780063021426 9782378763572

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