Designs de la série : trahison des livres ou backlash réactionnaire sur les RS ?


À l’annonce des designs finaux des personnages de la série d’animation Ewilan par Andarta Pictures, des commentaires sentant la rose ont commencé à fleurir sur les réseaux sociaux. Une vague de gens se sentant trahis ont pris la parole. Beaucoup dénoncent les prises de liberté de la série par rapport aux descriptions des livres, particulièrement sur les personnages d’Ellana et Ewilan.
On parle de centaines de commentaires de gens énervés, dégoûtés ; explosant les records de commentaires des posts habituels. La série n’est pas sortie mais le débat prend déjà des proportions énormes. Alors on fait un petit retour bilan de ce qui a été dit pour comprendre les enjeux !

Les Designs qui font débats.

On parle donc bien de têtes de personnages ainsi que d’aperçus très restreints issus du trailer officiel, étant donné que la série n’est pas encore sortie.

Que se dit-il exactement sur les RS ?

Le commentaire classique :

commentaire FB sur le design d’Ellana

Je vous met qu’un seul exemple, mais il est décliné à l’infini sur les réseaux, avec le même pattern : une déception liée au fait que les designs ne correspondraient pas aux livres. Ces commentaires ont peu de précision ou d’argumentation, ce qui complique la compréhension de la situation. Enfin, là où l’usage des RS est plutôt de liker les commentaires disant la même chose, certains internautes l’ont répété ad-nauséam.

Les commentaires détaillés : backlash réactionnaire sur Ellana

Backlash antiféministe

Je vous en épargne des dizaines d’autres du même acabit. Dans les livres, Ellana est bien un personnage fantasmé par son auteur, qui hante ses rêves et songes, au physique ultra sexualisé. Mais ce serait passer à côté du fait que les qualificatifs de « sauvage, gracieuse », etc. concernent ses mouvements et ce qu’elle renvoie plus que son physique. Également, de nombreuses descriptions décrivent le caractère d’Ellana : ultra-bourrin et têtue, pas toujours aussi fine qu’un Sayanel ou Jilano, et surtout, un personnage féminin écrit, hormis son physique sexualisé, comme un personnage aux caractéristiques que la norme attribue d’ordinaire au genre masculin, par un auteur masculin.

Dans les représentations dessinées de personnages, généralement, il est un code admis que d’essayer de trouver un lien entre le physique et le caractère du personnage afin de guider le spectateur à cerner le protagoniste.
Et c’est là qu’il faut essayer de comprendre la tentative du PdM à proposer en 2006 une héroïne peu commune en littérature jeunesse. Pierre Bottero a poussé dans son œuvre une autre idée de la féminité que celle hégémonique dans les années 2000 : celle de la héroïne “badass” à la Lara Croft, correspondant à la fois à un renouveau des imaginaires féminins auparavant encagés (l’imaginaire des princesses à sauver ou de celles réussissant par l’intellect) et à une nouvelle case où enfermer le féminin : héroïne surpuissante (comme les héros marvel), privilégiée, se protégeant de la domination sexiste (comme les hommes)… et ultra-sexualisée (pour les hommes). C’est en partie pour cette raison que 10 ans après le Pacte, des personnages comme Ophélie dans la Passe Miroir sont réalisés en critique des précédents modèles féminins. Et elles trouvent le succès ! En remettant par exemple au centre de la lutte pour la liberté le poids de l’éducation genrée (là où celle d’Ellana a été effacée grâce à l’enfance dans la forêt maison, pratique).
Le choix d’Andarta semble ici assez clair : bien ancrer Ellana dans son caractère, c’est à dire oui, une féminité qui emprunte beaucoup à certaines masculinités, dans le plus grand respect de l’idée véhiculée par Pierre Bottero, et peut-être un peu moins dans le fantasme Lara Croft que l’on peut retrouver dans certaines descriptions des livres.

…Et transphobe

Reprocher un “manque de féminité”, ce serait faire aussi l’impasse sur la nature du marchombre, qui comme l’avait relevée la chercheuse universitaire Emilie Boulé-Roy, « semble tendre vers une certaine homogénéisation du féminin et du masculin »1https://marchombre.fr/memoire-renouveau-du-genre-fantasy-pour-la-jeunesse-dans-ellana-de-pierre-bottero-emilie-boule-roy/. Oui le marchombre semble piocher dans les meilleures caractéristiques attribuées par la norme au féminin et au masculin sans chercher à les diviser de manière genrée.

Si on apprécie les marchombres, faudrait peut-être arrêter de cracher sur eux lorsqu’ils tentent de s’émanciper de limites aussi débiles que celles du genre et des codes sociaux. Crier au wokisme pour une œuvre qui véhicule des valeurs progressistes, on pourrait le prendre comme un compliment ! Les marchombres non-binaires, c’est une suite cohérente possible, et c’est d’ailleurs une direction que Pierre Bottero avait amorcée dans les Âmes Croisées, avec le personnage de Jehan, que Nawel peine à situer sur le spectre du genre. Bref, des commentaires qui cachent mal leur transphobie, posant sur la table des idées figées et clichées de la féminité et de la masculinité, niant la diversité du spectre valorisée par petites touches dans l’œuvre. Comme qui dirait, pour reprendre les rageux :

Pour continuer sur cette lancée, un commentaire Instagram intéressant relève le fait que la grâce, la finesse, la félinité dont parle Bottero sont des qualificatifs appliquée à tous les marchombres, malgré des genres, âge et physiques très différents : c’est leur manière de bouger qui produit cet effet.

Le choix de l’adaptation d’Andarta sur Ellana me semble limpide (même si on a encore peu d’infos) : refléter son caractère et sa voie plus que la féminité fantasmée de son auteur. Un choix différent de certaines descriptions des livres, mais parfaitement cohérent avec l’histoire d’Ellana, un choix également courageux au vu des réactions nauséabondes.
Quoi d’étonnant à avoir des traits anguleux après la rudesse de l’apprentissage marchombre ? Après s’être fait défigurée par un frontalier, à tout hasard, il y aurait de quoi. Désolé pour les ronchons, vous ne pourrez pas imposer vos fantasmes sexuels outranciers d’Ellana avec cette adaptation du personnage.

Je termine sur un autre commentaire insta qui m’a beaucoup fait rire et qui résume parfaitement la situation :

Et à propos de peau “trop foncée« …

Backlash raciste

Selon des internautes, Ellana ne serait pas assez blanche… pour un personnage qui ne l’est de toutes façons pas dans les livres.

Contrairement aux commentaire se targuant de fidélité au livre, Ellana est décrite avec un teint hâlé et mat dans les romans. Mais ces termes étant peu précis, ils ouvrent à la déconvenue. Dans l’imaginaire occidental, un personnage aussi fantasmagorique qu’Ellana est forcément blanc, de par les normes racistes de beauté. Comme le relève le commentaire, on voit les dégâts occasionnés par les représentations de l’adaptation BD chez Glénat. Par contre, désolé, mais il faut du muscle pour virevolter partout sur les murs… les corps d’escalades c’est pas des princesses Disney…

Notons que sur Instagram, un débat sur le racisme intériorisé a volé un peu plus haut, débattant des traits d’Ellana (carré/finesse), et de la conception de ces traits dans l’imaginaire de beauté blanche occidentale. De nombreux internautes ont ainsi débattu des traits plus que de la couleur.

Sur ce sujet, un article médiapart récent de Rokhaya Diallo, journaliste, militante antiraciste (entre autres, connue pour son travail pour le podcast Kiff ta race) revient précisément sur les normes de beauté blanche. Elle exprime en quoi les « traits fins » sont partie prenante de ces normes qui participent au mal-être de nombreuses femmes dans le monde.

Du côté d’Ewilan

Ewilan subit un traitement analogue, elle serait trop rousse et pas assez blonde :

Après une petite recherche, les descriptions des cheveux d’Ewilan sont ambiguës. Le mercenaire du Chaos décrit Ewilan comme blonde.2« Je cherche deux jeunes gens, de treize ou quatorze ans. Une fille, blonde, les cheveux longs, les yeux d’un violet remarquable, assez jolie et un garçon, noir, avec des tresses. Tu les as vus ? » QE T1. On sait également qu’ils ont un effet or avec le soleil de l’aube :

« Elle était toujours debout dans le chariot, les bras levés vers le ciel. Les premiers rayons du soleil se prirent dans ses cheveux qui se nimbèrent d’or. »

QE T1 chap 20.

Cependant, Salim n’est pas certain de leur couleur et les a tout d’abord pris pour des cheveux marrons :

« Il détailla Camille comme il n’avait jamais eu l’occasion de le faire. Il s’aperçut avec surprise que ses cheveux, qu’il croyait châtains, étaient plus dorés que bruns. Ils retombaient en boucles autour de son visage, mettant en valeur le hâle de sa peau. Elle avait les pommettes hautes et bien dessinées, de longs cils et des yeux immenses d’un violet intense. »

QE T1 chap 21.

Des cheveux à la teinte difficilement identifiable donc. Probablement avec du blond, mais roux est une teinte qui marche aussi pour des effets dorés, avec du soleil d’aube, la vision qu’en a Salim, et cohérent avec le « hâle de sa peau ».

Concernant les yeux, Andarta a fait un choix de compromis entre garder l’originalité de la couleur violette, et concéder un peu au réalisme des traits en diminuant la taille des yeux. Je comprends que ça déplaise à certains, mais c’est clairement un détail mineur.

Franchement ? Quelle importance ? Pourquoi juger une œuvre sur la couleur des cheveux ou des yeux ? Le débat est lunaire. Ce ne sont pas ces descriptions qui nous ont touchés à la lecture, mais l’imaginaire, le style, l’histoire. Ce débat et cette énergie dépensée autour des anciens VS nouveau designs cache mal la volonté de certains à réaffirmer des normes de beauté actuellement en crise, au prétexte du respect de l’œuvre. Cette poussée réactionnaire pour revenir aux normes d’avant, c’est la définition même du backlash.


Conclusion

Pour avoir travaillé en librairie, le schéma est courant : les gens achètent une BD au dessin, mais quand ils reviennent et qu’on leur demande s’ils ont aimés et ce dont ils se souviennent, ils ne parlent que du scénario. La situation est similaire, on observe que beaucoup de gens jugent la série sur des têtes de personnages, et se priveront de l’adaptation pour des détails de design graphique, au risque de manquer ce qui fait tout l’intérêt de la saga. Et ceux qui la verront oublieront vite les couleurs de cheveux pour se faire transporter (ou pas) par l’histoire.
Il y a également un biais de réseaux : les réseaux sociaux concernés sont principalement FB et Reddit, deux réseaux gérés par des géants du numériques favorisant les contenus réactionnaires, et connus pour leur communauté toxique.

Heureusement, dans ce déluge de commentaires, certains luttent pour raccrocher le radeau et pointer ce backlash réactionnaire, tout en concédant qu’il prend appui sur un terrain fertile dans l’œuvre de Bottero :

Nous assisterons en février à une adaptation, pas à un recraché du livre tel qu’il était dans les années 2000, et on juge une adaptation à la qualité de ses trahisons. Si la pire trahison de l’adaptation concerne la couleur de peau de personnages, de cheveux ou d’yeux, au profit d’imaginaires plus progressistes que l’œuvre de base, franchement je signe tout de suite pour la suite. Et par plus progressiste, je n’entends pas un non-sens absolu avec des tokens illogiques de partout comme dans la série Les Anneaux de Pouvoir ou tant d’autres. Mais une retouche cohérente pour faire correspondre le physique d’Ellana à son histoire, voilà qui est tout à fait entendable.

Je serai en revanche furax si la représentation des marchombres est ratée… Et ayant vu la série jusqu’à l’épisode 3, cela ne part pas très bien, malheureusement.


Sources :

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J’ai anonymisé les commentaires, parce-que s’attaquer aux gens de ce débat, ça sert à rien. Mais tout est public.

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