Critique: L’Humanisphère — Joseph Déjacque

Présentation

L’auteur

Joseph Déjacque était un prolétaire des années 1800, anarchiste exilé, écrivain et poète autodidacte. C’est lui qui inventa le terme « libertaire », pour l’opposer à l’anarchisme « libéral » de Proudhon qu’il jugeait complètement dépassé sur les questions sociales.

Mort en 1865 à 43 ans, il n’a jamais pu écrire autant qu’il le désirait et a souvent connu la misère.

Couverture L'Humanisphère NADARésumé

L’Humanisphère est un livre politique et fiévreux, agrémenté, dans cette édition, d’images d’époque lui donnant une ambiance rétrofuturiste et révolutionnaire.

Mis en contexte par des annexes et les contributions de Patrick Samzun et Marianne Enckhell, le corps de texte datant de 1858 est composé de deux parties centrales : l’une sur le passé et la lente marche de l’histoire du point de vue de l’auteur, et l’autre sur le futur utopique de 2858 auquel cette marche finira par mener selon lui.


Contexte de publication

Alors en exil politique aux USA, Déjacque a cherché sans succès à financer l’impression de son livre. Il finit par le publier en feuilletons dans les 16 premiers numéros (sur un total de 27) de « Le Libertaire ». C’est un journal qu’il tient seul et qui ne fonctionne que par son énergie et la dépense des faibles fonds qu’il obtient en travaillant.

La première édition en livre ne sera réalisée qu’après sa mort en 1899 et seulement à petit tirage. De plus, elle sera tronquée de certains passages à cause des « lois scélérates »1Lois scélérates : 3 lois votées entre 1893 et 1894 […] Lire la suite qui censurent et punissent toute propagande anarchiste.

Depuis, s’il a eu droit à quelques récentes éditions à petit tirage, le livre comme son auteur sont restés des références obscures.


Critique

La première partie historique du livre de Déjacque est profondément dépassée mais pas sans intérêt. Dotée d’une poésie à la recherche de rationnel, elle fournit les outils pour comprendre la philosophie de l’auteur ; de son rejet de la famille et de la religion à sa vision du progrès et de l’égalité humaine.

Mais c’est là où va cette marche de l’histoire qui m’intéresse. Et c’est sur ce futur parfait et toutes les aspirations qu’il porte que je vais centrer ma critique.

La place de chacun

Dans cette utopie que l’auteur projette un millénaire en avance, chacun est libre de voyager et de vivre où il le veut. Réalisant les tâches selon leur bon plaisir, le travail et la création sont pourtant centraux à la vie de tous par le simple besoin naturel d’être actif et utile.

Ce qui était autrefois le luxe bourgeois devient un commun accessible, que l’on parle des savoirs, des arts ou de la simple richesse de leurs lieux de vie, décrits à grand renfort de fontaines et de marbre.

Déjacque proclame clairement le rejet de toute hiérarchie, ce qui contrairement à nombre de ses contemporains même radicaux, inclut l’égalité de toutes les races et celle des sexes, même si sa vision de la femme hésite souvent entre les voir comme des camarades ou d’en faire des muses à l’influence transcendante.

Il inclut aussi une critique, rare encore de nos jours, de la famille et de la domination des adultes sur les enfants : ici ces derniers vivent en collectifs où chacun possède sa chambre privée. Ils sont assistés par des adultes volontaires mais pas surveillés.

L’humain du futur est simplement meilleur en tout, dans la pure logique d’un progrès permanent.

C’est une évolution totale de notre humanité dont l’harmonie et la liberté sont indiscutables, pourtant la pression sociale et la norme de cette société sont considérées comme étant des outils centraux pour en former les futurs membres.

Les techniques de l’utopie

L’Humanisphère est non seulement le nom du livre, mais aussi celui d’un type de bâtiment qui à lui seul représente toute l’organisation de ce monde.

Inspirée des Phalanstères de Fourier2 Phalanstère : Concept créé par le philosophe socialiste Charles Fourier, né en 1772, le phalanstère (mot-valise issu de phalange et monastère) est lui aussi un bâtiment unique qui, avec ses terres attenantes, abrite toute une communauté ainsi que ce qui leur est nécessaire pour vivre, travailler, et être heureux. – Lire la Suite, elle en est l’équivalent futuriste et sans hiérarchie : structure unique abritant quelques milliers d’habitants, arcologie3Arcologie (1973) : Néologisme valise d’architecture et écologie. Le terme s’est étendu au-delà de l’idée de l’architecte à son origine, et en vient à désigner toutes les méga-structures disposant d’une relative autonomie environnementale. Il est souvent utilisé pour parler des grandes structures d’habitation de nombreux univers de science-fiction. avant son heure, elle se veut harmonieuse et contient tout ce qui est nécessaire à la vie, au travail, aux loisirs et à l’organisation sociale.

Les cyclidéons, des salles de discussions situées dans chaque Humanisphère, en sont les points névralgiques. On peut aussi en trouver des versions géantes qui servent de lieux d’échange entre les collectivités et forment de gigantesques lieux communautaires, « temples à l’anarchie », qui abritent en leur sein de véritables écosystèmes mis sous cloches et parfaitement contrôlés.

Les habitants peuvent voyager en un instant entre ces constructions, bien souvent par les airs : « l’électricité porte l’homme sur ses ailes et le promène dans les nues, lui et ses steambots aériens. » ; mais voitures comme chevaux font encore partie des moyens de déplacement commun, plus par plaisir que par raison.

Si l’humain travaille toujours, il n’est pas seul à l’ouvrage : les machines ont une place discrète mais importante et servent à remplir les tâches les plus ingrates. Ouvertement mises en équivalent avec des esclaves et réalisant tout ce qui était autrefois destiné aux servants.

Une étrange écologie

Dans une courte introduction nommée « Question géologique », l’auteur semble évoquer une sorte de théorie de Gaïa avant l’heure, où il questionne les « émotions de la planète » et la nécessité de leur étude. Ce qui bien que ce genre de théorie ait été rejetée par notre science moderne, montre un vrai intérêt de sa part pour une harmonie qui ne se limite pas aux humains.

Pourtant, en contrepoids de cette approche, le reste de sa vision de l’environnement tout entier est fait de contrôle. Son utopie est une domination totale de l’environnement : on peut citer par exemple des rivières de lave remontant à la surface des zones polaires pour forcer même le sol le plus hostile en un printemps permanent, ou encore le fait que les animaux soient entièrement domestiqués et soumis aux appétits de l’homme (jusqu’au lion utilisé comme monture et à l’ours dont la viande est exploitée).


Conclusion

J’aurais au final bien du mal à conseiller la lecture de l’Humanisphère si ce n’est aux plus curieux.

C’est une utopie dépassée et paradoxale. Reste qu’un charme se dégage de ce désir d’un monde meilleur et de tous les savoirs, les poèmes, de tous les rêves et radicalités, que Déjacque a dû arracher à grand effort à une société stratifiée pour créer cette cosmologie personnelle.

Plus qu’un simple fantasme individuel et novateur, c’est aussi un manifeste et un acte politique en soi.

« Sous les nuits sans étoiles
Ou les clairs firmaments,

Filez vapeurs et voiles ;

Hourra ! coursiers fumants.

– Quand palais, fruits, ombrage

Sont aux pouvoirs princiers,

Pour un meilleur partage,

En marche, Flibustiers ! »

Extrait du poème « Le Chant des Flibustiers » in Les Lazaréennes (1857) de Joseph Déjacque


Sources & Références

Notes :

1 – Lois scélérates : 3 lois votées entre 1893 et 1894 qui punissent entre autres toute forme de propagande anarchiste, et qui, dotées de critères vagues, ont mené à nombre de condamnations plus ou moins arbitraires. La loi visant leur censure explicite n’est abrogée qu’en 1992, les autres lois sont absorbées et transformées pour entre autres donner le délit d’apologie du terrorisme.
2 – Phalanstère : Concept créé par le philosophe socialiste Charles Fourier, né en 1772, le phalanstère (mot-valise issu de phalange et monastère) est lui aussi un bâtiment unique qui, avec ses terres attenantes, abrite toute une communauté ainsi que ce qui leur est nécessaire pour vivre, travailler, et être heureux.
Cette idée de réorganisation sociale totale a été en partie reprise après sa mort par diverses tentatives de créer des communautés. Les deux plus connues, le Familistère Godin et le Familistère de Guise, sont construits dans les années 1850 et ont tenu en tant que coopératives jusqu’aux années 1960 (où le temps et la victoire idéologique du libéralisme finit de les achever).
3 – Arcologie (1973) : Néologisme valise d’architecture et écologie. Le terme s’est étendu au-delà de l’idée de l’architecte à son origine, et en vient à désigner toutes les méga-structures disposant d’une relative autonomie environnementale. Il est souvent utilisé pour parler des grandes structures d’habitation de nombreux univers de science-fiction.

Sources & Références

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Références de l’ouvrage
  • Site d’exégèse communautaire sur l’auteur :
    http://joseph.dejacque.free.fr/
    → pour accéder gratuitement à l’ensemble des journaux « le Libertaire » et à plusieurs lettres et travaux de Déjacque (dont l’Humanisphère)
  • Joseph Déjacque, Les Lazaréennes [1851], Nouvelle-Orléans, 1857.


 

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